Mes pairs, ces héros


“Des gens attachés à la notion de mélodie et de volupté”

Dupont, Aubert, Decaux, Ferroud, Le Flem, Samazeuilh, Emmanuel… Depuis un quart de siècle, Marie-Catherine GIROD redonne vie à ces compositeurs oubliés qui, de la fin du XIXe jusqu’au milieu du XXe siècle, offrirent au piano français certaines de ses plus belles pages. Rencontre avec une grande amie des ombres.

 

 

Ils s’appellent Gabriel Dupont, Louis Aubert, Pierre-Octave Ferroud, Gustave Samazeuilh, Abel Decaux, Paul Le Flem, Charles Tournemire ou Maurice Emmanuel… Ils portent des noms un peu surannés, comme ces personnages d’un autre temps qui, dans les romans de Patrick Modiano, s’évanouissent en ne laissant derrière eux qu’un volatil parfum de mystère. Ce ne sont pourtant pas des fantômes de papier, mais des compositeurs bien réels qui, de la fin du XIXe jusqu’au mitan du XXe siècle, ont offert à la musique française certaines de ses image-girod1partitions les plus gracieuses. Une armée des ombres informelle, une société musicale devenue secrète malgré elle, occultée qu’elle fut par les figures de Gabriel Fauré, Claude Debussy, Maurice Ravel ou Erik Satie.

Depuis un quart de siècle, Marie-Catherine Girod fait ressurgir des brumes de l’oubli ces hommes dont le cruel destin fut de mourir deux fois. Interprète passionnée et passionnante de Chopin, Rachmaninov, Ravel ou Mendelssohn, cette pianiste atypique a toujours aimé porter sa curiosité jusqu’aux confins les moins fréquentés de l’histoire musicale – voir ses disques courageux consacrés aux Anglais Arnold Bax et York Bowen ou aux Polonais Karol Szymanowski et Czeslaw Marek. Dans un milieu classique assez frileux, qui ne sort qu’à tâtons des pistes balisées du "grand répertoire", cette authentique défricheuse est aisément passée pour une aventurière sans peur et sans reproche. Un jour, un critique lui a d'ailleurs dit qu’elle était "l’Indiana Jones du piano". La comparaison lui sied mieux que cette étiquette un peu réductrice de "pianiste des causes perdues" qu’on lui a parfois collée. Car ce n’est pas par charité ni par militantisme que Marie-Catherine Girod s’est intéressée à des œuvres injustement négligées du patrimoine français. Ce qu’on reconnaît d’abord dans sa démarche, c’est cette heureuse imprudence et ce généreux goût du image-girod2partage auxquels conduit l’amour des belles choses.

Ses premiers galons d’éclaireuse, la pianiste les gagne à la fin des années 80. Suite à la parution d’un disque où elle joue Henri Dutilleux et André Jolivet, elle attire alors l’attention de quelques amateurs de "musiques françaises rares", parmi lesquels le critique et musicologue Michel Fleury ou le compositeur et pianiste Guy Sacre – auteur du dictionnaire La Musique de piano, formidable monument d’érudition poétique. Ce sont eux qui, à grand renfort de partitions arrachées à la poussière et à l'indifférence, lui ouvrent tout un univers, empli de silhouettes, d'ombres et de reflets qui menaçaient de s'effacer.

Ces compositeurs n'avaient pas des carrures de super-héros. Mais ils furent d'inestimables seconds rôles, qui
donnèrent un supplément d'âme à la musique de leur temps.



Les disques que la pianiste enregistre dans les années 90 tracent un chemin de traverse jalonné de mémorables découvertes. La Maison dans les dunes (Gabriel Dupont), Sillages (Louis Aubert) ou Le Chant de la mer (Gustave Samazeuilh) comptent parmi les chefs-d’œuvre de ce cercle de compositeurs disparus, dignes représentants d’une sensibilité fin de siècle qui sut faire le lien entre le pouvoir expressif de l’école russe et les richesses sonores de l’impressionnisme. A l’exception notable d'Abel Decaux et de ses Clairs de lune, stupéfiante préfiguration des recherches atonales de l’entre-deux-guerres, aucun de ces inspirés n’eut d’intuitions divinatrices. Partisans de la liberté d’expression plutôt qu’inventeurs de langage, ils explorèrent toutes les ressources de la gamme par tons et des harmonies frottées. Ils n’avaient pas des carrures de image-girod3super-héros. Mais ils furent d’inestimables seconds rôles qui, par la fraîcheur de leur écriture, donnèrent un supplément d’âme à la musique de leur temps. “Ils faisaient du charme avec beaucoup d’intelligence, résume Marie-Catherine Girod. Quand vous entendez ces musiques-là, vous vous sentez heureux.”

Si ces pages-là rendent heureux, c’est aussi parce qu’elles sont tombées entre les mains d’une pianiste qui, à juste titre, estime qu’un interprète n’a pas le droit de gommer sa personnalité, sa signature sonore. Lyrique jusque dans les notes les plus vaporeuses, Marie-Catherine Girod était la mieux placée pour donner corps à ces musiques écrites avec le cœur.“Toute musique doit être un acte de séduction. Sinon, à quoi ça sert ?”, affirme-t-elle dans l'entretien qui suit, avant d'ajouter : “Il est certain que je privilégie le lyrisme, sans doute parce que je n’ai jamais cessé de travailler Chopin. Pour moi, c’est le B.A.-ba du pianiste. Le phrasé, le son, le tempo : tout le piano moderne est dans son œuvre.” Tout le piano moderne que l’on aime, virtuose et sensible, chercheur et rassembleur, est aussi dans le jeu de Marie-Catherine Girod. En l’écoutant, on repense à ce qu’Alfred Cortot écrivit à propos de la musique de Claude Debussy : "Elle a son poème constant qui vit en elle, qui modère ou accuse ses inflexions, précipite ou ralentit son allure, impose ses silences, inspire ses détails, modèle ses proportions, et ce poème secret, c’est l’imagination."

 

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Marie-Catherine Girod : Lorsque j'ai commencé à jouer et à enregistrer ce répertoire, il constituait un pan de musique française qui avait été oublié, sauf de quelques musicologues. Ce sont d'ailleurs eux qui m’ont "branchée" à ce sujet : je ne l’ai pas découvert toute seule. La rencontre s'est faite après l'enregistrement de mon troisième disque, sur lequel mon éditeur avait souhaité que je joue la Sonate d'Henri Dutilleux. C'était pour moi une première incursion dans un domaine qui, sans relever vraiment de l'inconnu, m'entraînait en tout cas vers autre chose. Pour ce même disque, Dutilleux lui-même a exprimé le désir que j’interprète la Sonate pour piano n°1 d'André Jolivet… Ce projet m’a amené à faire la connaissance de passionnés, qui ont pensé que j’accepterais peut-être de creuser davantage dans cette direction. Ils m'ont alors image-girod4soumis des partitions de compositeurs qui avaient été effacés de bien des mémoires. On peut même dire qu'ils m'ont ensevelie dessous !

Qui sont ces chercheurs d'or ?

Tout a commencé avec Michel Fleury, qui se chargeait alors de la série des "Concerts rares" au Théâtre Grévin – un concept repris avec Philippe Maillard au Théâtre du Renard. Fleury n’était pas forcément branché musique française, loin de là. Mais à l’époque, il était fasciné par la musique russe rare, et puis par la musique anglaise rare… Et comme moi, j’étais fascinée par la musique française rare… Il y a eu aussi le critique et musicologue Jean Roy [décédé en 2011], Jean Gallois [notamment auteur d'une monumentale monographie d'Ernest Chausson], Jean-Yves Bras. Sur ce groupe s’est greffé Guy Sacre. A eux cinq, ils m’ont donné tellement d’idées… L'une de mes plus belles rencontres avec une partition, La Maison dans les dunes de Gabriel Dupont, je la dois par exemple à Michel, qui me l'a apportée un jour en me disant qu’elle était pour moi. Dans ces cas-là, il a même le chic de vous trouver un couplage avec l'enregistrement d'un disque ! Avec ces pièces rares, c'est souvent par là que tout commence. Ensuite, de temps en temps, vous pourrez les jouer en concert ; mais c’est assez compliqué.

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par RR

.(avril 2004)

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article publié dans le n° 47.
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