Yesterday's Parties


#14 - Glenn Branca, droit devant

"Et finir, rien ne le dit, que ça puisse finir. Que là quoi que ce soit ait cette perspective, de pouvoir mettre une fin à quoi que ce soit. Là, on pense, rien ne se perd, rien ne se crée, etc. Mais se transforme si peu. Pas perceptible à l'œil."

La chronique de Jacques SERENA.



Glenn Branca. Le chaînon pas du tout manquant entre Harry Partch et Sonic Youth. Celui qui a compris à fond (compris dans le sens fort de "pris avec lui") les théories musicales du fou génial autodidacte compositeur et constructeur d’instruments, a porté loin le flambeau et transmis la flamme (le flambeau il aime autant le garder, n’a pas fini son avancée farouche en image-branca1terrain inconnu) à la tribu des Sonic Youth, la divine Kim Gordon et ses trois acolytes (soit dit en passant, il faudra que je reparle à l’occasion de ce Harry Partch originel, ce barré total, cet obsédé des gammes microtonales, de l’échelle musicale à quarante-trois degrés, ce précurseur des minimalistes, ces révolutions sonores qu’ont bien écouté, entre autres, Tom Waits et Dr John) (et, pendant que j’y suis, il faudra aussi absolument que je reparle un jour d’elle, Kim Gordon, que je me tue encore un peu plus à répéter son apport dans le domaine expérimental, l’étendue de son domaine de recherche, le nombre de groupes auxquels elle a insufflé de son esprit, et faire mieux savoir aussi, d’entre ses escapades, celles, sublimes, opérées avec cette autre allumée de Ikue Mori, il faudra absolument que je reparle un jour d’Ikue Mori, du calme).

Glenn Branca, donc, pour en revenir à lui. Né en Pennsylvanie en 1948, juste pour situer dans l’espace et le temps, en musique ça compte.        
Il étudie l’art performance à Boston. Soit dit en passant, Kim Gordon aussi, a étudié l’art, comme par hasard, on devra bien finir par remarquer que ceux qui innovent, prennent des risques, osent, sont passés par ces écoles d’art, bref. Dès les premiers groupes que forme Glenn Branca, Theoretical Girls, puis Static, il annonce la couleur. Du tel quel, on n’est pas là pour s’amuser, que ça plaise ou pas, c’est comme ça (j’en vois un qui rigole). Il fallait entendre image-branca2ça, déjà, il faut. Des gens comme DNA, PIL, the Slits, Suicide, Einsturzende Neubauten, etc., ont bien entendu et aussitôt piqué de la graine. Et ont bien fait, c’est sûr, c’est comme ça que ça marche, que tout avance, n’en déplaise aux vieux garde-barrières (moi j’en ai un qui me dénonce chaque fois que je pioche chez Bashung, il enrage, ce chien qui n’en démord pas). Et le Branca, après ces deux groupes bien captivants, où s’entendent des velléités de musique à la fois minimaliste, répétitive, industrielle, avec nettement un côté no wave, et tout ça cohérent, finalement, de la cacophonie orchestrée, après donc ces deux coups d’essai et de maître, fonde carrément le Glenn Branca Ensemble, tant qu’à faire. Au départ, quatre guitares, une basse et des percussions. Mais tel qu’en lui-même il change, le temps de se retourner on le retrouve jouant le fameux Guitar Trio, à Manhattan, avec Nina Canal (du groupe Ut) et un bon pote à lui, Rhys Chatham (il faudrait que je reparle un jour du grand Rhys Chatam qui a depuis tracé son propre sillon, comme on sait, aujourd’hui encore en première ligne, fricoterait ces temps-ci des plans avec Bérangère Maximin, l’ensorcelante Bérangère Maximin, dont il faudra aussi un jour que je reparle). Le Glenn Branca ensemble est fluctuant, très, géométrie variable en fonction des besoins, des morceaux, tentatives. On y va en force ou en guérilla, selon. Beaucoup de musiciens qui compteront dans le futur passent à cette époque dans les différentes moutures image-branca3des formations autour de Glenn Branca, Thurston Moore et Lee Ranaldo, par exemple, futurs Sonic Youth, trempent dans l’affaire.

Lou Reed, bien sûr, n’est jamais loin, rôde toujours dans les bons parages, sacré Lou, il sort d’ailleurs ces années-là (autours de 1976, disons) son fameux Metal Machine Music, ce long solo pour guitare saturée, chef-d’œuvre d’une audace extrême que nul n’a jamais pu écouter de bout en bout (mais nulle ironie dans ce que je dis là, ce serait mal me connaître, j’adore personnellement ces œuvres extrêmes qui se devaient simplement d’exister, comme par exemple les monochromes de Klein qu’on n’est pas obligé de contempler ou le Finnegans’ Wake de Joyce qu’on n’est pas tenu de lire). Mais Lou, pour en revenir à lui, quand, par la suite, on entend ses duos de guitare avec le fantastique Robert Quine (toujours du flair, ce vieux Lou) (il faudrait vraiment que je reparle de Robert Quine, cette ombre omniprésente dans ce qui a compté ces années-là), on entend bien à certains moments, dans Some Kinda Love, ou Rock n’roll, que ça va puiser à la même source.

Glenn Branca, pendant qu’on regardait ailleurs, a encore bougé, il en est à composer pour des orchestres ambitieux, du genre symphonique mais avec des guitares, toujours, il avance toujours mais droit devant, c’est un tenace. En 2001, il présente au World Trade Center (NY) une composition pour cent guitares : Hallucination City. Voilà encore autre chose. L’effet est image-branca4unique, on n’avait encore jamais entendu ça, rien du genre. Mais c’est ça, avec ceux qui cherchent, les quelques-uns qui ne se contentent pas de toujours refaire le même disque en changeant seulement la pochette, et encore.

Même aujourd’hui, à l’heure où j’écris, on ne sait toujours pas trop où le ranger, lui et ses expériences sonores opiniâtres, certains avancent ici ou là qu’il a été le pionnier de la musique industrielle (et vrai que, maintenant qu’ils le disent), ou cacophonique, ou minimaliste, et cetera. Il était et reste, en tout cas, d’après moi, la preuve est faite, bel et bien le continuateur de ce vieux fou d’Harry Partch, dans le genre branche alternative, repartant de la base pour aller ailleurs (ce que dans les campagnes par chez moi on appelle un "gourmand", le repreneur au pied de la lettre des théories et pratiques de cet aîné, utilisant par exemple les micro-intervalles et des instruments préparés (guitares, lui, surtout, bien sûr)).
                      
Me reste, pour le plaisir, d’essayer de donner une idée des images et impressions qui nous viennent ou reviennent assez automatiquement dès les premières minutes à l’écoute d’un morceau de Glenn Branca, si bien sûr on le fait à une heure adéquate dans un lieu approprié. image-branca5Le mieux évidemment serait à vingt-deux heures dans une chambre sommairement meublée.      
Un purgatoire vaguement transitoire. De l’urbain fourbu courant, couru. Usant, usuel. Commun, trivial, favorisant naturellement la communauté, la trivialité, de corps, d'esprits. D'esprit de corps. Les êtres qu'on peut apercevoir là y sont depuis longtemps. Pourront en finir là, ou pourraient, parce qu'on ne sait jamais. Eux non plus, pas trop moyen de savoir.
Et finir, rien ne le dit, que ça puisse finir. Que là quoi que ce soit ait cette perspective, de pouvoir mettre une fin à quoi que ce soit. Là, on pense, rien ne se perd, rien ne se crée, etc. Mais se transforme si peu. Pas perceptible à l'œil.

Pour la suite, c’est à chacun de voir.

Jacques SERENA

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article publié dans le n° 46.
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