Grand Entretien


"Je n'aspire pas à la paix de l'esprit"

Bish Bosch, le prochain album du toujours rare SCOTT WALKER, s'annonce pour décembre 2012. Une bonne raison pour revenir sur son précédent travail, le surambitieux et controversé The Drift, et surtout sur la trajectoire et les audaces d'un homme qui, comme peu d'autres, aura préféré dynamiter son statut de chanteur populaire plutôt que de booster une carrière toute tracée. Loin de l'image de type un brin borderline qui lui colle à la casquette, il évoquait tout cela avec finesse et profondeur dans cette interview de 2006.


En 1995, à l'époque de la sortie de votre album Tilt, vous affirmiez que vous étiez prêts à enchaîner rapidement sur un nouveau disque. Nous voici en 2006, et il vous aura finalement fallu onze ans pour finaliser The Drift. Comment l'expliquez-vous ?

Scott Walker : La raison principale, c'est que l'écriture des textes me prend un temps infini. Mais beaucoup d'autres éléments sont aussi entrés en ligne de compte : j'ai fait de la production, programmé une édition du festival Meltdown [en 2000], composé la musique du film de Leos Carax, enduré les décès de personnes proches… La maison de disques a aussi connu près de cinq changements de régime… Certains m’ont été favorables, et d’autres non – notamment le dernier. Tout cela m’a image-scott8donc coûté quelques années. Mais ce ne sont pas des excuses en soi. Avant tout, il y a l'écriture, qui chez moi prend le temps qu'elle doit prendre.

Dans quelle mesure les travaux parallèles auxquels vous faîtes allusion ont-ils infusé votre propre musique ?

La BO pour Leos a peut-être exercé une influence. Ce n’est pas le cas de l’album de Pulp, qui n’est pas vraiment relié à ce que je fais. Mais lorsque le groupe m’a demandé de le produire, je me suis dit que ce serait un projet intéressant. Jarvis [Cocker] et moi sommes maintenant amis. C’était un travail différent, mais qui valait la peine d’être accompli.

Il semblerait que ce soit votre seule et unique expérience en tant que producteur. N’avez-vous pas été tenté de la reconduire ?

Beaucoup de gens m’adressent des demandes en ce sens, mais ils n’ont jamais les budgets requis. Je ne parle pas là de mon cachet, qui n’est pas si élevé. Mais je pourrais apporter… autre chose, et de nos jours il n’y a pas d’argent pour cela. Je pense au fond que ceux qui font ainsi appel à moi n’ont pas vraiment besoin de moi : ils peuvent réaliser de bons disques sans mon concours. Mais sait-on jamais, peut-être retoucherai-je à la production un jour. Je ne suis pas opposé à cette idée, en tout cas.

Ces problèmes de budget affectent-ils vos propres projets ?

Non, ça ne me concerne pas. J'ai toujours recours aux meilleurs instrumentistes. Disons que j'essaie d'en avoir pour mon argent… Je viens des années 60, où l’on enregistrait quatre image-scott9chansons en une seule session ; je suis donc quelqu’un de très discipliné. Quand on me confie un studio, personne ne perd son temps. Je ne vais pas bidouiller pendant deux ou trois mois sur un synthétiseur, pour décider en fin de compte que je n’aime pas ça… Nous enregistrons très rapidement. Le tout doit normalement prendre deux mois, mixage et compagnie inclus. Il se trouve simplement que, pour The Drift, il aura fallu une année, non pas à cause de l’enregistrement lui-même, mais parce que certains des musiciens étaient en tournée, que d’autres sont tombés malades, que les studios n’étaient pas disponibles aux moments voulus… C’était un cauchemar ! Du coup, lorsque vous en arrivez à ne travailler qu'un jour ou deux par mois, comme ça a été le cas pour The Drift, la situation devient très tendue. Je pense que ça a coloré l’album. Mais je n’aime pas être aussi long dans la réalisation d'un disque.

"Il faut forcément beaucoup d'humour pour jouer sur
mes disques : sans cela, c'est la mort assurée !"



Vous évoquez le temps que nécessite l’écriture : y a-t-il eu pour The Drift un point de départ, un moment où vous avez senti que vous étiez à l'orée d'un nouvel album ?

Non, en général, j’avance chanson après chanson : je n’ai pas de plan, de vision ou de thème d’ensemble. Tout commence par une chanson – sachant qu'à un moment, il va peut-être m'en venir trois d’un coup. Ce qui est difficile, chez moi, c’est que la création est comme un puzzle : je dois me montrer patient, attendre la pièce suivante pour y voir un peu plus clair. J’ai image-scott10déjà dit cela par le passé : un album doit reposer sur de bonnes paroles, de la même façon qu'un film doit se baser sur un bon scénario. Dans le type de disques que je réalise, les textes indiquent la direction musicale à suivre, les instruments à utiliser, ils nourrissent la réflexion sur le son. Voilà pourquoi tout ce processus de maturation m'est nécessaire. Je peux très bien laisser reposer un texte pendant six mois ou plus, histoire de vérifier s'il résiste au temps et peut être exploité : s'il sonne toujours bien à mes oreilles, alors je le garderai.

Avez-vous toujours procédé ainsi ?

Non ! Autrefois, je faisais exactement l'inverse : j'écrivais les mélodies puis plaquais des textes dessus. C'est probablement à partir de Nite Flights, l'album que nous avons enregistré à la fin des années 70 avec les Walker Brothers, que mon point de vue sur cette question a changé.

Nous avons donc écouté le nouvel album…

Et vous êtes toujours là !

Par rapport à vos disques précédents, voyez-vous dans The Drift un changement dans image-scott11votre manière d'écrire et de délivrer les textes, mais aussi dans ce que vous y mettez ou n'y mettez pas ?

L'album contient deux chansons qui présentent de très longues narrations : j'ai certainement eu envie de me frotter à ce format. C'est un exercice plutôt démodé, et je me suis dit que je pouvais peut-être trouver une façon de le réintroduire dans les usages… D'une manière générale, je pense que chacun de mes albums est un pas un avant, une extension de ce que j'ai pu réaliser auparavant. The Drift est le disque le plus dépouillé que j'ai jamais enregistré : il n'y a pas d'arrangements, d'enrobage, de musicien qui joue pour meubler l'espace. Chaque élément a sa raison d'être. Il y a des blocs de son et des bruits, mais pas de somptueuses parties de cordes : ce serait comme du rembourrage, et ce serait inutile. Ce qui compte, c'est ce que vous dicte le texte.

Votre musique serait comme une étude en peinture, à laquelle vous ôteriez peu à peu des éléments pour la ramener à l'essentiel.

C'est tout à fait ça. Plus j'avance et plus je suis tenté de dépouiller ma musique : d'album en album, il y a là une sorte de progression.

Pour The Drift, avez-vous beaucoup enregistré, expérimenté des pistes que vous auriez ensuite abandonnées ?

Non, même si j'ai écrit plus de chansons qu'il n'en figure sur l'album – il y en a peut-être quatre ou cinq, nous verrons bien ce qu'elles deviendront… Mais je n'ai pas jeté ni perdu de image-scott12morceaux, ce genre de choses.

Cela signifie-t-il qu'au moment où vous êtes entré en studio, tout était déjà fixé dans votre esprit ?

Plus ou moins, oui. Pour ce disque, je me suis enfin décidé à acheter un clavier, sur lequel j'ai pu programmer toutes les rythmiques, les lignes de basse, etc. Ce travail préparatoire a beaucoup facilité les choses en studio, notamment lorsqu'il s'est agi de montrer aux musiciens de quoi il retournait – certains passages étant particulièrement ardus. Mais jusqu'au bout, personne à part moi n'a su à quoi ressemblerait le résultat. C'est à la fin du processus, quand les éléments se sont assemblés, que tout s'est éclairé. Enfin, à peu près.

Vous êtes comme ces réalisateurs qui indiquent à leurs acteurs quels rôles ils vont jouer, mais sans leur révéler l'intégralité du scénario.

Il peut arriver qu'un morceau soit enregistré d'un seul tenant, en condition live – c'est le cas du premier titre de The DriftCossacks Are. Le problème de ce genre d'approche, c'est que je dois à la fois être dans l'interprétation vocale et dans l'écoute. Si le batteur, par exemple, n'est pas exactement là où je voudrais qu'il soit, cela va hanter mon esprit en même temps que je chante. Il peut m'arriver d'être dans le dédoublement de personnalité, mais pas dans ce contexte-là : un enregistrement est déjà bien assez compliqué comme ça ! Le plus souvent, j'ai donc recours à la méthode que vous image-scott13décrivez. La raison en est très simple : quand vous avez des textes comme ceux de The Drift et que vous les chantez encore et encore devant un cercle de musiciens que vous connaissez bien, arrive inévitablement un moment où l'on aura envie d'actionner la soupape de l'humour – parce qu'il faut forcément beaucoup d'humour pour jouer sur mes disques : sans cela, c'est la mort assurée ! L'un de nous – moi y compris – sera tenté de faire une plaisanterie sur telle ou telle phrase de telle chanson, et il y a des risques que nous ayons ensuite du mal à rester concentrés jusqu'au bout… Cela étant, The Drift contient aussi une part de comédie – même si elle est plutôt noire. Et il est bon d'être entouré de musiciens amusants, avec lesquels vous êtes complice depuis des années.

Avec eux, vous avez donc instauré une relation de confiance.

Absolument. Dans le morceau qui s'intitule Clara, par exemple, il y a ce gars [Alasdair Malloy] qui boxe des quartiers de viande – des pavés de porc. C'est l'un des plus grands percussionnistes au monde, il a joué avec Boulez ou Stockhausen et m'accompagne depuis des années. Et je ne peux m'empêcher de l'humilier avec des idées de ce genre ! Mais c'est un musicien doublé d'un grand comédien. Avant qu'il frappe dans la viande, je lui ai dit que personne ne lui avait jamais demandé cela et que ça ferait bien sur son CV ! Il a accompli sa tâche avec tellement d'implication qu'à la fin on peut l'entendre pousser un énorme cri.

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par JG & RR

.(mars 2006)

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article publié dans le n° 45.
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