Grand Entretien


"Je n'aspire pas à la paix de l'esprit"

Bish Bosch, le prochain album du toujours rare SCOTT WALKER, s'annonce pour décembre 2012. Une bonne raison pour revenir sur son précédent travail, le surambitieux et controversé The Drift, et surtout sur la trajectoire et les audaces d'un homme qui, comme peu d'autres, aura préféré dynamiter son statut de chanteur populaire plutôt que de booster une carrière toute tracée. Loin de l'image de type un brin borderline qui lui colle à la casquette, il évoquait tout cela avec finesse et profondeur dans cette interview de 2006.

 

Lorsqu'il entre dans la pièce, tout s'interrompt instantanément. A 63 ans [69 ans en 2012], Noel Scott Engel, alias Scott Walker, géant filiforme, casquette vissée sur le crâne qui ne laisse sortir rien d'autre que des yeux à l'intensité incomparable, a conservé un charisme de trentenaire. Renforcée par l'humour pince-sans-rire qui habite souvent ses paroles, son allure d'éternel jeune homme contredit à chaque moment sa réputation d'autiste difficilement fréquentable. C'est peut-être cela qui provoque, lorsqu'on le regarde droit dans les yeux, image-scott1l'impression de faire un saut temporel vers la fin des années 60.

Pourtant, on comprend vite que Scott Walker n'a rien d'un homme qui vit sur son passé. Voilà un artiste qui, depuis le début des années 80, a sorti trois albums, un par décennie, mais avoue ne jamais réécouter ses disques une fois qu'il les a enregistrés. Comme si revenir sur ce qui a été déjà fait ne pouvait être autre chose qu'un renoncement à ce qui, sans doute presque inconsciemment, le tient le plus, malgré la parcimonie de son œuvre : faire de la musique qui avance un peu plus vite que son époque.

Scott Walker a commencé il y a un demi-siècle. Sa trajectoire débute ainsi au moment où naissent les années 60. Le jeune Américain enregistre ses premières démos en 1959, traîne dans les sessions d'enregistrement de Phil Spector (il est alors bassiste) avant de quitter les Etats-Unis pour l'Angleterre, où il forme un trio avec deux faux frères, les Walker Brothers. Exilés en Europe, les trois chanteurs se retrouvent au milieu des années 60 à la tête d'une petite poignée de singles dont les plus connus demeurent Make it Easy on Yourself (1965) et The Sun Ain't Gonna Shine Anymore (1966). Des morceaux qui se placent en tête des charts anglais et font des Walker Brothers le groupe de pop le plus en vue de son époque, image-scott2rivalisant en notoriété avec les Beatles.

Mais très vite, le trio se saborde, et Scott Walker se lance dans une aventure en solitaire. C'est une véritable renaissance, tant ce qu'il enregistre en solo s'éloigne de ses disques précédents et, surtout, ne ressemble presque en rien à ce qu'ourdissent ses contemporains. Entre 1967 et 1969 paraissent quatre albums, tous nommés d'après le prénom du chanteur : Scott, Scott 2, Scott 3, Scott 4. Quatre disques qui témoignent d'une métamorphose en cours : celle d'un interprète en auteur. Sur les deux premiers, son répertoire est essentiellement constitué de reprises ; mais elles attestent déjà un goût allant au-delà des tendances de son époque, plutôt ancrées dans une pop sucrée, psychédélique et dont les accents sont souvent empruntés au Sgt. Peppers des Beatles.

Scott Walker, lui, cherche ailleurs. Il est du côté des songwriters américains comme Tim Hardin et il est le premier à reprendre en anglais les chansons de celui qui devient son héros, son modèle : Jacques Brel. Sur ses trois premiers albums, il adapte ainsi des morceaux de Brel image-scott3dont les thématiques contaminent pleinement les quelques compositions originales qu'il place sur ses disques, comme l'élégiaque Montague Terrace (in Blue) ou le tourbillonnant Plastic Palace People. Autant de morceaux qui sont déjà d'ambitieuses petites symphonies miniatures, annonçant un quatrième album où ne figurent que des compositions originales et sur lequel Scott abandonne son nom de scène pour reprendre son nom de famille : Engel.

Cette tentative de retrouver son identité d'origine s'effectue au moment même où ses disques se vendent le moins bien : Scott 2 avait été numéro un des classements, mais Scott 4 est un échec commercial, qui ne lui permettra pas d'enregistrer le "Scott 5" qu'il a en tête. Son album suivant, 'Til the Band Comes in (1970), est un retour à une formule éprouvée, faite de reprises et de compositions originales, mais qui ne renoue pas avec le succès public.

De son passé, Scott Walker ne parle
presque pas, mentionnant le Scott
des sixties plutôt à la troisième personne.



La suite, jusqu'au milieu des années 70, ressemble à une renonciation. Scott Walker enregistre alors des albums de reprises, plus ou moins dans l'air du temps, qui sont tous portés par son enveloppante voix de velours. The Moviegoer (1972), Any Day Now (1973), Stretch (1973), We Had image-scott4it All (1974) : autant de disques qu'il évoque désormais peu. De cette période-là, d'ailleurs, il ne parle presque pas, mentionnant le Scott des sixties plutôt à la troisième personne. "J'ai oublié tellement de choses qui se sont passées durant ces années-là", esquisse-t-il simplement dans l'entretien qui suit.

Après We Had it All, Scott mettra dix ans avant de sortir un nouvel album solo. Les prémices s'en font néanmoins entendre lors d'une réunion des Walker Brothers qui donne lieu à l'enregistrement de trois albums : No Regrets (1975), Lines (1976), dont le titre fait référence à une ligne de cocaïne, et Nite Flights (1978). Les trois disques seront des échecs commerciaux, les deux premiers sont même négligeables artistiquement. Mais le troisième est une merveille, qui recèle des perles rares composées par Scott Walker seul. Le morceau The Electrician, notamment, est un tour de force de six minutes, qui va inspirer Lodger et Scary Monsters de David Bowie ou le tube Vienna d'Ultravox.

En 1984, la musique de Scott Walker a pris un singulier essor avec Climate of Hunter, qui a longtemps traîné la réputation de plus gros échec commercial du label qui l'a édité, Virgin. Un échec à l'inverse de l'ambition d'un disque qui regarde vers la musique classique, emprunte un texte à Tennessee Williams, se construit à la manière d'un long paysage sonore empli de fêlures intimes. Le suivant, Tilt, date de 1995. On y entend Scott Walker changer de voix, de ton et image-scott5chanter au plus près de constructions sonores habitées par des réminiscences de cinéma italien, de poésie ésotérique et de paroles de plus en plus elliptiques, allusives, impressionnistes. Sur ce disque, Scott Walker fait plus que chanter : sa voix est tout à la fois une souffrance, un déchirement et une joie cathartique.

A l'époque, l'Américain, regonflé à bloc, annonce qu'il est déjà prêt à rempiler pour un nouvel album. Mais il est rattrapé par sa propre légende d'auteur à éclipses et s'engouffre à nouveau dans un long et silencieux tunnel. Il n'en sortira que par intermittences, et toujours pour des projets annexes – il écrit la BO du film de Leos Carax Pola X, produit l'album We Love Life de Pulp, supervise la programmation d'une des éditions du prestigieux festival londonien Meltdown.

Avec un mélange assez détonant de désespoir et d'idéalisme,
Scott Walker dévoile son ambition : donner un sens
très personnel à la rumeur chaotique du monde.



Ces ménages de luxe l'auraient-ils détourné de son ouvrage ? L'intéressé dément et avance des explications plus personnelles, liées notamment au temps infini que lui coûte l'écriture des paroles de ses "chansons". Chez un homme qui, depuis la fin des années 70, s'est placé sur le terrain de l'invention musicale la plus radicale, ce rôle souverain accordé au texte a de quoi image-scott6surprendre. Reste qu'avec cette méthode, Scott Walker a réussi une fois encore à se propulser plus loin et plus haut : son dernier album en date, The Drift (2006), est un nouveau pas de géant, qui le met autant à distance de son œuvre passée que de la production de ses contemporains. Au mépris des conventions du songwriting, Scott Walker crée une forme d'architecture musicale tellement insolite qu'elle perturbe durablement les sens et décourage dans un premier temps toute analyse critique. Avec ses structures complexes, sa profondeur de champ vertigineuse, ses blocs sonores qui se dressent et s'effondrent de manière imprévisible, ses masses silencieuses menaçantes et ses tranchantes arêtes instrumentales, The Drift est un disque d'une austère et inquiétante beauté. Au premier abord, il est à la fois impossible de ne pas l'admirer et difficile de l'aimer.

Au centre de ce fascinant tableau, la voix de Scott Walker occupe toujours une place de choix. Tendue à se rompre, elle n'a rien perdu de sa majesté. Mais elle joue désormais davantage les fauteuses de trouble et de malaise. Scott Walker habite chaque mot avec une telle intensité qu'il est impossible de ne pas être harponné par les paroles de ses chansons. Plutôt abscons à la première écoute, ses textes témoignent en fait de sa capacité à faire passer l'Histoire et l'actualité à travers un prisme éminemment subjectif. Construit comme une invraisemblable image-scott7suite cinématographique, Clara traite ainsi du fascisme à travers l'histoire d'amour entre Mussolini et sa maîtresse. Tout en convoquant la figure du frère mort-né d'Elvis Presley, Jesse, qui déconstruit lentement tous les accords de Jailhouse Rock, trace quant à lui une analogie avec les Twin Towers. Buzzers, enfin, puise sa singulière substance poétique dans le conflit en ex-Yougoslavie.

Par sa musique comme par les textes qui l'inspirent, Scott Walker, avec un mélange assez détonant de désespoir et d'idéalisme, dévoile ainsi son ambition : donner un sens très personnel à la rumeur chaotique du monde. Ce faisant, il instille dans les consciences de ses auditeurs un sentiment d'insécurité qui exalte en eux le très fragile bonheur d'être vivant. Un sentiment que son prochain album, Bish Bosch, pourrait bien être en mesure de raviver.

 

[A propos de The Drift, lire également les analyses contrastées de Fabrice Fuentes, Wilfried Paris, Dan Warburton et Pierre-Yves Macé.]

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par JG & RR

.(mars 2006)

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article publié dans le n° 45.
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