Session Absolue


#44 - Sport Murphy

Parce qu'il nous plaît de faire des entorses à nos propres règlements, voici une Session Absolue qui ne répond nullement au cahier des charges de cette rubrique. Cette fois-ci, donc, pas d'enregistrement maison réalisé en temps limité, spécialement pour nous. Mais une chanson inédite du mésestimé et inestimable SPORT MURPHY, à vous fendre en deux un cœur en fonte et une âme en titane, ici livrée avec ses paroles annotées par l'auteur lui-même. Autant dire que nous n'accepterons aucune réclamation ni aucun chipotage, sous quelque forme que ce soit.

Belle écoute.

. Dead Friend (Sport Murphy)

Chanson inachevée - mise à plat.
Enregistrée en 2007 dans le Queens, NY, par Andres Karu.

Andres Karu : basse, batterie, clavier.
Sport Murphy : voix, guitare, diapason, harmonica.
Meredith Yayanos : violon.
Sharon Kaye : contrebasse.

 

PAROLES (les notes entre parenthèses sont de Sport Murphy) :

[Pour votre plus grand plaisir, voici quelques notes, compte tenu du fait que le slang peut parfois se perdre dans la traduction ; mes excuses si j'enfonce par endroits des portes ouvertes. Peut-être y verrez-vous un exemple intéressant du type de pensée qui peut se jouer dans une chanson.]

DUMP A SHOT'S WORTH OF THE TOP SHELF
DOWN THE GUTTER FOR THE DEAD FRIEND
.

[Lors de beuveries entre amis, la tradition veut qu'on verse une dose d'alcool sur le sol en l'honneur de "ceux qui ne peuvent être là" – autrement dit les amis disparus. "Top shelf", bien entendu, signifie ici "la meilleure came qui soit".]
LEAVE A STONE AND DROOL A STANZA ;
[Référence à la tradition qui, au moment de se recueillir sur une tombe, consiste à déposer une petite pierre, ainsi qu'aux divers poèmes et prières du souvenir qui l'accompagnent – "drool" [baver, radoter, ndlr] indiquant ici la manière hébétée et idiote avec laquelle on les prononce généralement.]
WE'LL GO DANCIN' OFF THE DEEP END.
[Les moments de deuil me donnent souvent l'occasion d'être terriblement bourré et démonstratif ; une manière de faire très irlandaise.]

AH, THE STORIES I COULD TELL YOU !
OF HAVING HIGH TIMES WITH THE DEAD FRIEND.
WE HADN'T HUNG OUT TOO MUCH LATELY, SAD TO SAY,
AND I REGRET IT NOW.

[Alors que je m'apprêtais à écrire UNE AUTRE chanson sur UN AUTRE ami défunt, j'ai réalisé à quel point ce genre de travail, ce côté "'un nouvel enterrement, une nouvelle chanson !", pouvait à la longue me parasiter l'esprit. Il m'a paru préférable de passer du temps avec les vivants tant que c'était encore possible – même si c'est parfois inconfortable – et d'éviter d'écrire des mélodies posthumes qui poussent les auditeurs à m'admirer, MOI et mes émotions torturées. On peut donc écouter The Dead Friend comme la chanson universelle qui servira pour chaque ami mort – autant dire qu'elle est aussi une satire sur la vanité de ce genre d'exercice.]

GONE OVER YONDER,
FURTHER AND FARTHER

[Les morts sont toujours ailleurs, et toujours proches.]
CARRY ON !
CARRY ON !

CARRION.
[Nous continuons de vivre, comme il se doit, jusqu'à ce que nous servions de nourriture aux asticots et aux vautours ["carrion" = charogne, ndlr].]

NO MORE PAIN AND WOE TO WADE THROUGH.
NO MORE BRICK WALLS.
NO MORE DEAD FRIENDS.

[L'un des bienfaits de la mort est peut-être de nous libérer du chagrin, y compris de celui qu'éveillent nos propres échecs ; et l'on désire parfois la mort pour mieux s'en affranchir.]
AND EVERYBODY'S PINING FOR YOU,
'CAUSE IT'S "LAST CALL" AND IT'S "AMEN".

["Last call", c'est lorsque le bar ferme ; "Amen", c'est lorsque la prière s'achève : ce n'est qu'à la fin de toute chose qu'on prend mesure de sa valeur. Nous sous-estimons souvent les êtres chers, jusqu'au moment où ils ne sont plus ; c'est alors que nous surévaluons l'amour que nous leur portons : douleur complaisante, blues retardataire.]

YEA, IT'S CHILLY IN THE VALLEY OF THE SHADOW OF THE DEAD FRIEND.
[Référence biblique, bien sûr, psaume 23… Ou la terreur de notre propre mort, au moment où nous voyons notre ami dans son cercueil.]
AW, COME ON, CHINO ! COME AND GET ME ! I WANNA BE A DEAD FRIEND TOO !
[West Side Story : Tony, pensant que Maria est morte, court dans la nuit à travers les rues et supplie Chino, l'homme qui est censé l'avoir tuée, de l'abattre lui aussi. Dans le cadre de la chanson s'exprime le désir de connaître à son tour les manifestations larmoyantes d'amour et de respect que les hommes réservent à toute personne défunte, et que nous pensons ne jamais connaître suffisamment de notre vivant… Ce qu'on appelle "être envieux des morts".
A la fin de cette phrase, le violon joue les trois notes du motif musical de West Side Story, ce qui, tel le son de guitare à la Lee Hazlewood – "These boots are gonna walk all over your grave" – est typique des allusions musicales auxquelles j'ai recours dans mes chansons. Parfois, c'est une manière de plaisanterie, comme c'est le cas ici ; et parfois, l'objectif se veut plus subtil : il s'agit d'une invocation, ou d'une marque de respect. Parfois ce n'est qu'une sorte de calembour musical à moitié hasardeux, ou de paraphrase sans référence spécifique à l'intention de l'auditeur : quelque chose comme un geste stylistique ou de procédé pour créer une atmosphère. Mais je ferais mieux de ne pas m'épancher davantage sur les idées qui se cachent derrière la musique, car je risque d'en faire un bouquin très long et fort ennuyeux.]

LOVED LIKE A BROTHER,
[Souvent dit – et généralement un putain de mensonge.]
FOREVER IN AMBER.
[Comme une mouche piégée à jamais dans l'ambre : ainsi en est-il des amis morts, qui plus jamais ne peuvent nous surprendre ni nous décevoir ; ils sont maintenant "parfaits"… Et l'image que nous nous faisons d'eux sert nos intérêts sans faire de vague.]
CARRY ON !
CARRY ON !

CARRION.
[Tu vivras à jamais dans mon cœur, chère bestiole écrasée.]

AH, DEAD FRIEND !
[L'intention, ici, était de faire sonner cette dernière phrase comme un générique d'émission télé complètement idiot… Finir cette chanson sur une note ridicule, qui de surcroît renvoie à son titre, est une ultime touche d'humour noir sur le caractère complaisant de ce genre de chansons. J'aime les chansons qui parlent de la mort, qu'elles soient des folksongs, des standards de comédies musicales, des trucs à la Nick Cave, etc. Mais il est sain, parfois, d'aborder le sujet et ce genre avec sarcasme.]

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article publié dans le n° 44.
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