Grand Entretien


"Nous étions des autodidactes du rêve"

Il n'avait pas 30 ans lorsqu'il a choisi d'arrêter sa carrière. Il a eu la mauvaise idée de ne pas mourir jeune, incompris et désespéré.
TOM RAPP est donc resté un homme de l'ombre dans la confrérie des singers-songwriters. Avec son groupe Pearls Before Swine puis sous son propre nom, ce musicien éclairé a pourtant laissé une somme de joyaux étrangement ciselés – un peu trop, sans doute. Capté en 2001, cet entretien resté inédit rappelle combien, à la jointure des années 60 et 70, un certain songwriting américain, oublieux des conventions du folk, du rock ou de la pop, aura été un magnifique terrain d'aventure et d'abandon, ouvert aux seules influences de l'imaginaire, du désir et du hasard.


 

En 2001, Tom Rapp était invité à signer la préface du livre American Troubadours, une belle galerie de portraits de singers-songwriters des années 60 signée Mark Brend – aux côtés de Rapp lui-même, on retrouvait ainsi les précieuses présences de David Ackles, David Blue, Tim Buckley, Tim Hardin, Fred Neil, Phil Ochs, Tim Rose et Tom Rush. Avec l’humour piquant qui a toujours été le sien, le fondateur de Pearls Before Swine devait commencer son propos ainsi : "J’ai l’honneur d’écrire ces quelques mots car j’ai été un singer-songwriter et j’ai enregistré quelques disques dans les années 60 ; puis j’ai disparu pendant plus de vingt ans, et je ne suis pas mort. Des neuf artistes représentés dans ce livre, la plupart sont malheureusement disparus : David Ackles, David Blue, Tim Buckley, Tim Hardin et Phil Ochs. Les survivants sont Fred Neil, Tim Rose, Tom Rush image-rapp20et, j’en suis à peu près certain, Tom Rapp. Apparemment, la survie est grandement favorisée par le fait d’avoir TR pour initiales."

Onze ans après, la réactualisation de ce texte est cruelle : Fred Neil et Tim Rose, à leur tour, sont tombés du bateau, respectivement en 2001 et 2002. Aujourd'hui ne restent donc plus que le vaillant Tom Rush, qui s'apprête à fêter sur scène un demi-siècle d'activité, et Tom Rapp, qui aux dernières nouvelles continuait de pratiquer le second métier qu'il s'est choisi à l'aube des années 80 : celui d'avocat spécialisé dans la défense des citoyens discriminés, recalés du miroir aux alouettes américain et autres âmes de peu écrabouillées par le monde merveilleux du libéralisme entrepreneurial. Ménestrel déviant dans les sixties et les seventies, Robin des Bois des prétoires par la suite : voilà au fond une reconversion qui se tient, pour un songwriter qui, du début à la fin de sa courte et dense carrière (neuf albums entre 1967 et 1973), n'aura jamais altéré la haute qualité d'humanité de son geste musical.

Car chez Tom Rapp, oui, tout fleure bon l'homme dans ce qu'il a de plus instinctivement amoureux du vivant, et de plus naturellement enclin à repousser ce qui le bafoue : depuis les justes tremblés de l'interprétation jusqu'aux imprévisibles mouvements de l'inspiration, depuis le refus de porter l'uniforme d'un genre jusqu'aux digressions d'une écriture poétique qui foule comme une contrée familière les terrains accidentés de l'étrange. Pas à pas, liberté gagnée après liberté gagnée, Tom Rapp aura grandi et fait grandir son art en "autodidacte du rêve", comme il le formule si joliment dans l'interview qui suit. Et lorsqu'en 1976, il sentira poindre le risque de ne plus rien apprendre ni sentir, il décidera très logiquement de sortir du jeu, trop friand des bonnes image-rapp21et belles choses pour s'obstiner à courir après une reconnaissance qui, de toute façon, ne viendrait pas.

C'est sans doute cette capacité de détachement qui, sans lui épargner pour autant les coups bas du milieu et les blessures qui en résultent, l'aura sauvé des mauvais sorts que tant de ses camarades troubadours auront subi – roulades au fond du caniveau, démissions artistiques, dépressions carabinées, overdoses de tout et de n'importe quoi et autres formes de suicides plus ou moins symboliques, tout justes bonnes à faire fantasmer ceux qui n'ont jamais pris la peine de vivre quoi que ce soit. Non, Tom Rapp n'était pas fait pour le malheur. Il est venu à la musique pour éclairer et agrandir les marges du songwriting, pour jeter un peu de lumière sur cet "underground" auquel il voue depuis toujours une indéfectible et touchante affection, plutôt que pour rejoindre l'empire d'un mainstream pop, rock ou folk abonné aux triomphes sans gloire. A son échelle irréductiblement modeste, il aura accompli son devoir, et pas qu'un peu, et mieux que bien. Y compris lorsque, après 24 ans de silence, il se laissera distraire de son boulot d'avocat par une cohorte d'admirateurs transis (Damon & Naomi en tête) qui le pousseront amicalement devant un micro – il en résultera l'album A Journal of the Plague Year (1999), collection de perles égrisées par une voix travaillée par les ans, à peine ouvragées par une harpe, une mandoline, un harmonica et des percussions.

Comme on peut fuir les hommes en s'enfonçant dans une
foule, Tom Rapp s'est évadé en embrassant rêveusement
toutes les incarnations du songwriting à l'américaine.



Si le songwriting américain des années 60 eut ses commandeurs (Dylan en tête), elle bénéficia aussi des services de quelques éclaireurs clandestins qui, par des chemins ombreux, s’employèrent bravement à agrandir ses terrains de conquête et à dépasser ses bornes. Tom Rapp aura donc été de ceux-là. L’originalité de sa démarche fut telle qu’aujourd’hui encore, des disques de Pearls Before Swine comme One Nation Underground (1967), These Things Too (1969), The Use of Ashes (1970) ou Beautiful Lies You Could Live In (1971) entraînent l’auditeur au cœur d’une dimension image-rapp22parallèle, dans la troublante solitude d’une œuvre aux allures de parenthèse poétique. Comme on peut fuir les hommes en s'enfonçant dans une foule, Tom Rapp s'est évadé en embrassant rêveusement toutes les incarnations du songwriting à l'américaine. Hébergées le temps de deux premiers albums sur le label new-yorkais ESP-Disk, refuge de tout ce que l'Amérique comptait comme musiciens mal peignés et réfractaires aux dogmes (Albert Ayler, Patty Waters, The Fugs, Ed Askew, Giuseppi Logan…), ses chansons ont été le supplément de grâce d'une époque qui a su porter le mystère dans des univers qu'on croyait finis. Aujourd'hui encore, elle témoigne de la liberté confondante d'un storyteller qui, passant sans effort ni calcul de l'autre coté du miroir des musiques populaires, aurait embarqué dans ses songes Leonard Cohen (dont il reprendra de sublime manière Suzanne, Bird on a Wire et Seems so Long Ago, Nancy), Bob Dylan (dont il relira I Shall Be Released) et Tim Buckley. Vocaliste pénétrant, compositeur humble et sans entraves, orfèvre en arrangements, Tom Rapp est le genre de prodige qui, à travers le goulot étranglé d'une chanson, réussit à faire passer un monde entier.

Les cinq albums de Pearls Before Swine sortis chez Reprise entre 1969 et 1971, puis les deux ultimes disques solo de Tom Rapp parus en 1972 et 1973 (Stardancer et Sunforest, pareillement recommandables) ballottent l'oreille entre proximité (le songwriting, humble et artisanal) et inconnu (l’inspiration, sans cesse mue par l'attrait et la douce folie du vagabondage). La musique de Pearls Before Swine distille des vérités à la fois si vives et si déroutantes qu’elle semble être le fruit de quelque état second. Elle s’ouvre sur un monde où la course du temps et la mécanique image-rapp23des modes semblent s’être détraquées. Ici, des ballades aux accents élisabéthains s’élèvent dans les brumes toutes fraîches du psychédélisme. Les arrangements, modèles de sobriété baroque et de lyrisme tempéré (beaucoup d’instruments, peu d’effets de manche), enluminent sans les surcharger des compositions qui prennent rarement plus de trois minutes pour trousser un conte cruel (The Jeweler ou encore Rocket Man, pur chef-d’œuvre que le parolier Bernie Taupin détournera et remodèlera pour le compte d'Elton John), tresser une ode romantique (l'extraordinaire Island Lady) ou brosser une fresque (When the War Began). A cette vaste gamme de sortilèges, il faut en ajouter un autre, tout aussi insolite : le blèsement caractéristique de Tom Rapp, qui de sa voix grêle et vibrante chuinte au moins autant qu’il chante.

Pour toutes ces raisons, Tom Rapp ne se sera jamais doré la pilule sous les sunlights de la renommée. Mais ceux qui auront la curiosité de dégoter ses merveilles de chansons pourront s'éclairer aux feux follets d'une œuvre longtemps oubliée, qui a été pendant des années l'un des plus beaux fantômes de nos jardins secrets.

 

~ ~ ~ ~


Tom Rapp : Je suis sincèrement sidéré par l'intérêt que peut susciter la musique léguée par Pearls Before Swine. Vous devez comprendre que, pendant deux décennies, de 1974 à 1994, tout le monde s'en fichait éperdument – moi y compris ! Et puis, un jour de 1995 ou 1996, un journaliste anglais du nom de Phil McMullen, travaillant pour la revue musicale Ptolemaic Terrascope, m'a contacté pour m'interviewer. L'une de ses premières questions a été de me demander ce que je pensais de la réédition en CD [par un label italien] de nos deux premiers albums, sortis à l'origine chez ESP-Disk, One Nation Underground et Balaklava. Je lui ai répondu, interdit, que je n'étais même pas au courant ! Ceci pour vous dire à quel point image-rapp1toute cette histoire était loin de moi. C'était comme un pan du passé qui s'était détaché de ma vie – un peu à mon corps défendant, je dois le préciser.

En tant que musicien, aviez-vous la sensation d'avoir totalement disparu du paysage ?

Au bout d'un moment, j'avais simplement admis l'idée que tout ce que nous avions accompli avait été comme aspiré dans un trou de mémoire, un trou noir. En particulier parce que la discographie du groupe n'était disponible qu'en vinyle, et que la majorité des gens étaient passés massivement au CD : je me disais que, même s'ils devaient un jour entendre parler de Pearls Before Swine, ils n'auraient aucun moyen de l'écouter. Mais tout est allé si vite… Le label californien Water prépare un coffret, regroupant quatre albums de Pearls Before Swine enregistrés pour Reprise entre 1969 et 1971 [intitulé Jewels Were The Stars, ce coffret est sorti en 2003]. Tout cela me dépasse et m'épate. Après l'interview avec McMullen, il a suffi que je me produise dans la foulée au festival Terrascope, en 1997, pour que soudain, je reçoive des invitations à jouer un peu partout, que d'autres articles soient publiés, ou encore que Mark Brend consacre un chapitre entier à Pearls Before Swine dans son livre American Troubadours… Il y a eu comme un phénomène d'accélération, la résurgence totalement imprévisible d'une force incontrôlable, soudainement remontée du passé. Ça ne peut être qu'une source d'étonnement.

"Nous entrions en studio avec la certitude de pouvoir
essayer tout ce qui nous passait par la tête et dans les
mains. Dans l'histoire des musiques populaires, c'était,
je crois, une sensation et une réalité totalement nouvelles."

 

 

Depuis quelques années, votre nom affleure dans les listes de modèles et de références cités par certains songwriters américains ou anglais. Etes-vous désormais conscient que vous êtes une sorte de père pour certains musiciens de la scène dite "indépendante" ?

[Il rit] Un père qui aura été un peu absent, alors, non ? Je ne vais en tout cas pas nier le fait que j'ai reçu des témoignages d'amitié et d'extrême bienveillance de la part de musiciens aussi influents que Damon & Naomi ou encore Thurston Moore, de Sonic Youth. Et ce serait faire montre d'hypocrisie que de rabaisser ces questions de filiation au image-rapp2rang de simple anecdote. J'ai été de ces musiciens dont l'objectif premier n'était pas du tout de triompher dans les charts – sur ce plan, on peut même dire que je suis brillamment arrivé à mes fins ! Le fait de découvrir que vous avez pu participer à une chaîne de transmission, de manière totalement naturelle, non maîtrisée et aléatoire, apporte une forme de soulagement, et pour tout dire de légèreté : cela justifie en quelque sorte vos agitations passées. Vous savez, on peut facilement vivre sans le succès ; mais il est plus difficile de se sentir comme une branche morte, comme le dernier membre d'une lignée qui va s'éteindre avec vous. J'ai cessé de me voir ainsi il y a quatre ou cinq ans, quand est sorti un tribute album à Pearls Before Swine, For the Dead in Space, sur lequel figuraient déjà Damon & Naomi. Je me suis toujours demandé comment les groupes qui ont participé à cet hommage avaient seulement pu mettre la main sur nos disques et les écouter ! Aujourd'hui, beaucoup de jeunes gens et de groupes m'envoient d'eux-mêmes leurs productions : ils me demandent mon avis, ou parfois même l'écriture de notes de pochette. Le flux de la transmission s'inverse : grâce à eux, je reste en contact régulier avec la musique qu'on qualifiera d'"indépendante". Pour finir sur ce sujet, j'ai une petite histoire amusante : il y a quelque temps, j'ai donné une interview à une autre excellente revue musicale, Magnet Magazine. Depuis, les personnes qui en sont les responsables ont eu l'extrême gentillesse de m'abonner à leur publication. Chaque mois, je reçois donc un exemplaire de leur magazine, avec le libellé d'adresse suivant : "Tom Rapp, Parrain psychédélique" ! C'est très drôle.

Après avoir arrêté votre carrière musicale au milieu des années 70, vous avez suivi des études de droit pour devenir avocat. Aujourd'hui, vous considérez-vous à nouveau comme un musicien ?

Pas vraiment. Je n'en ai pas le temps, et je n'ai pas réellement de nouveaux projets. Depuis la sortie de mon album solo, en 1999, je n'ai écrit qu'une poignée de chansons, rien de plus. Ma femme et moi venons par ailleurs tout juste de nous installer en Floride, où je passe dans quelques jours un entretien pour devenir assistant du procureur du comté et rejoindre le barreau local. image-rapp3Chaque Etat ayant sa propre législation, on peut dire que j'ai de quoi m'occuper dans les temps à venir… Depuis trois ans, je suis hélas obligé de décliner des invitations que m'envoient des festivals, en Europe, au Japon ou ailleurs. J'aimerais beaucoup voyager et jouer mes chansons, mais je ne peux tout simplement pas me le permettre.

Dans les années 60, lorsque vous consacriez tout votre temps à la musique, quel était votre rapport à la notion de professionnalisme ?

[Il rit encore] Je ne suis pas certain que ceux qui donnaient alors leur vie à la musique se voyaient comme des professionnels, croyez-moi ! Beaucoup, je pense, considéraient cet engagement comme une sorte de quête mystique. C'était moins une profession qu'un appel, une vocation, voire un sacerdoce. Je me souviens de discussions avec d'autres groupes de l'époque, à propos de la pratique musicale : l'idée même de répéter, de s'exercer, était jugée comme quelque chose d'inauthentique, d'artificiel. Etre un musicien, un vrai, c'était se produire devant les gens sans aucune préparation. La notion de profession nous était donc plutôt étrangère.

Page suivante

taille du texte

A+ | A | A-

par RR

.(juillet 2001)

Page 1 / 3


Partager
 
article publié dans le n° 44.
Voir cette édition.

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO