Les Disques manifestes


Sur Mendelson

Pourquoi ne pas avoir parlé du triple album de MENDELSON au moment de sa sortie ? Parce qu'il a d'emblée éteint en nous la vanité d'exprimer à son endroit un quelconque début d'opinion. Parce qu'en traçant et traversant son propre territoire, en faisant le vide autour de lui comme peu d'autres œuvres enregistrées, il nous a semblé vouloir créer – et attendre – de la durée, une durée propice au désir et à la réflexion. Nous avons donc décidé de l'accompagner dans cette gestion de l'espace et du temps : à son propos, nous ne noircirons des pages que lorsque nous nous en sentirons capables et légitimes. Orso Jesenska ouvre ce travail d'écoute et de patience ; d'autres auteurs et textes suivront, au fur et à mesure que se délieront leurs pensées. Vous êtes donc invités à surveiller cet article dans les vingt ou trente années à venir : L'Oreille Absolue n'est pas près d'en avoir fini avec cette histoire-là.

 

< Un disque d'arbre tremblant, par Orso Jesenska

 

« Cesse de parler comme un homme qui rêve (Pérec)/ 
- la poésie vit d'insomnie perpétuelle » (Char) 

 

Lorsque en 1935, Henri Calet lui envoie La Belle lurette, Georges Henein lui répond d'un sublime et laconique : "Vous du moins vous en avez fini avec la lit-té-ra-tu-re. Vous êtes du côté de la vie. Du côté de la merde". Mendelson en a semble-t-il fini avec la chanson, la ritournelle, la mélodie. Voilà où en est Pascal Bouaziz dans ce cinquième disque, du côté de la vie, dans l'invention d'une langue qui ne cherche pas à cacher les cicatrices. Une langue qui s'insinue, circule comme le sang dans les veines, s'envole parfois (par la musique) et s'enterre (par le silence) sans complaisance. Une langue qui résiste (paradoxalement en semblant refuser la résistance) aux jours fades qui poissent en leur montrant leur fadeur. Pour dire quelque choseimage-mendelson1 de la vie, il faudrait comme le chante Mendelson (et cela chante guère ici) "invente(r) des rituels, des signes, une langue nouvelle" (Il n'y a pas d'autres rêves). Inventer une langue c'est la grande affaire de la littérature, ils s'y emploient presque tous. Mais c'est assez vain si ce n'est pour atteindre ce que, faute de mieux, on appellera vérité (ou quelque chose d'approchant). 

Les paysages de désolation (intime, sociale, métaphysique) sont ici comme hantés par des fantômes de soi, des êtres sans désir qui ne trouvent d'issue que dans la résignation. On les a déjà croisés ces personnages sans désir dans les disques précédents, on les retrouve ici. Les Heures commencent par cette adresse glaçante : "Tu crois que tu te souviens de moi, ça fait longtemps que je ne suis pas venu te réveiller comme ça". Comme si le narrateur d'Un homme qui dort avait retrouvé son personnage pour voir où il en est, quelques années après sa tentative d'indifférence et de refus du monde. Cela finissait presque comme cela : "Tu n'es pas mort et tu n'es pas plus sage (…) L'indifférence est inutile. Ton refus est inutile. Ta neutralité ne veut rien dire" (Pérec). Rien ne s'est arrangé, "et je te retrouve sans désir aucun" (Mendelson). "Tu te fais parfois peur, rien qu'à te regarder" : les cicatrices, le miroir brisé qui hantent le livre de Pérec, image-mendelson2sont toujours là. Pas de gestes, "mais une absence de gestes". Pire encore, il s'est finalement habitué aux cicatrices, il trouve même un peu de chaleur à son désespoir. Un désespoir qui lui colle, est à lui, est lui. Le temps a continué de couler mais n'a rien sauvé. Plus d'illusions salvatrices ou de mensonges cache-misère, et l'on se souvient sans nostalgie: "Je ne sais pourquoi je te supportais mieux les jours où je te mentais, les mensonges sont des sortes de souhaits, les mensonges ça tient comme des bouées" (D'un coup). Il n'y a plus de bouées, "il n'y a plus rien... plus, plus rien” comme le disait (on ne peut pas tout chanter, c'est aussi ce que l'on comprend ici) Ferré il y a 40 ans.

C'est là que le paradoxe opère. Paradoxe bien connu mais qui trouve dans ces chansons un de ses plus beaux accomplissements. Chanter la résignation c'est précisément ne pas se résigner. Ceux qui se sont résignés n'écrivent pas sur la résignation, ils l'esquivent. Ils n'écrivent pas sur la tristesse du monde parce qu'ils ont préféré des oeillères. En vérité cette tristesse contient en même temps sa propre consolation. C'est qu'il y a une force image-mendelson3incompressible de la lucidité, une force qui s'oppose à celle, "quotidienne, du mal". Il n'y a évidemment pas de mal à chanter pendant que Rome brûle (“elle brûle tout le temps”) mais à condition peut-être que les chansons soient aussi des avertissements d'incendie. La lucidité console toujours et ce disque (“difficile”, “expérimental”, “exigeant” diront certains avec paresse ou mépris pour dire “circulez y a rien à voir”) paradoxalement console. Est-ce lié au processus de distanciation ? Sans doute. Mais c'est dans le même mouvement, distanciation et partage de la solitude. On y maintient la séparation, la non réconciliation, la violence, et en même temps on ouvre à la douceur. Et ce mélange de douceur et de violence, est contenu dans la voix de Pascal Bouaziz qui associe en même temps la profondeur et l'effleurement.

Ce disque est une résistance, une résistance sans héroïsme mais dense (celle de la voix, du corps, de la matière).

 

 

Il y a bien là quelque chose d'insupportable qui se donne à voir. “Je voulais voir, je voulais regarder”, entend-on dans Je serai absent alors même que le personnage semble ne pas s'en être remis. On ne peut pas tourner la tête. Mais sans y échapper (facticement en détournant le regard), nous y échappons (en faisant face). Quelque chose se partage ici par le singulier et la présence matérielle de la voix. Seul le singulier peut parvenir à l'universel concret. Le lieu commun, lui, ne dit rien du commun, il particularise, se complaît dans l'entre soi. On peut image-mendelson3toujours s'amuser de ces faux universels, les chansons en sont remplies. On croit s'y retrouver et on se contente de ces universels bon marché qui ne sont en vérité que du particulier,  de la connivence de classe, du superficiel. Or chez Mendelson c'est la plupart du temps un "je" ou un "tu" qui est à l'oeuvre. Le "je" ou le "tu" produisent immédiatement cette distanciation paradoxale qui permet d'atteindre cet universel concret. Et il se trouve que ce "je" et ce "tu" nous ne le lisons pas, nous l'entendons, voix et musique. C'est une voix qui tombe, se relève, tombe encore. Une voix qui ne joue pas, ne s'affecte pas de ce qu'elle raconte. Une voix presque inexpressive qui refuse le chant parce que le chant produirait inévitablement face à ces textes, enjolivement ou ironie. C'est d'ailleurs ce qui se passe dans une des seules chantées, Il n'y a pas d'autres rêves. Une voix qui par là, par l'absence de lyrisme, ressent et pense en même temps. La voix c'est à la fois le signe d'un sentiment et le signe d'une pensée. C'est là sa richesse. C'est le point limite entre l'intériorité et l'extériorité, c'est un visage et en dernière instance un regard. Ces chansons nous regardent : elles nous observent et nous concernent. Pascal Bouaziz parle, d'une voix terriblement tranquille. C'est qu'il ne s'agit pas de faire croire par une sorte de naturalisme déplacé qu'on s'affecte naïvement de tout cela mais chaque mot tombe (au sens strict) au moment juste. La voix opère un passage entre ce qui est ressenti et ce qui est pensé. Il n'y a image-mendelson4qu'à entendre comme elle s'use dans les 54 minutes des Heures et cette usure autant que ce qui est dit, avec ce qui est dit, bouleverse.

On entend cette voix prise en étau dans une musique, des bruits non narratifs (par exemple on entend l'eau qui s'écoule sur la table dans Je serai absent sans que l'on cherche à imiter l'eau), des contextes, des paysages. Des ciels déchirés par des guitares. Des cadres plus précisément. La musique qui privilégie harmonie et rythme à la mélodie fait du texte un cadre et elle, encadre. Faisons alors une hypothèse si le texte c'est le champ, la musique c'est le contre-champ. Dans Ville Nouvelle par exemple tout est affaire de cadre. En devenant le contre-champ elle produit par ailleurs d'indispensables disjonctions. Sans doute le moment le plus bouleversant de l'album se joue en quelques secondes dans la manière dont s'entrechoquent la voix et la musique. A 7' de La Force quotidienne du mal (et donc du début du disque), intervient un piano à la fois tragique et réconfortant. Il s' élève dans l'air quand la parole de Pascal Bouaziz s'enfonce un peu plus. Que nous dit-il ? Rien que les mots sauraient dire, mais il disjoint d'un coup le constat lucide et la forme dans laquelle il se fait. Cela marque sans doute une forme d'acceptation de l’incendie présent. Mais en même temps, la chanson y atteint une introuvable rédemption. Les vaincus se relèvent. La force écrasera mais elle ne le fera plus sans qu'on lui oppose la résistance de la lucidité. Le poème Effacement du peuplier de René Char définissait une telle esthétique : "L'ouragan dégarnit les bois / J'endors, moi, la foudre aux yeux tendres / Laissez le grand vent où je tremble / S'unir à la terre où je croîs". Une fois encore ce mélange de violence et de tendresse. C'est une affaire d'éléments, le brouillard, image-mendelson5la pierre grise des villes nouvelles, l'eau. C'est un disque d'arbre tremblant. Parfois le passage se fait en sens inverse, de la douceur à la violence. Pire encore c'est la douceur qui se fait violence : "Je voulais m’aplatir comme de l'eau plate, je voulais me liquider". C'est la polysémie qui ici fait le travail, glace le sang et transforme le sens de l'adieu.

Tout semble donc aller vers la désillusion, l'acceptation. Mais en même temps ce disque est une résistance, une résistance sans héroïsme mais dense (celle de la voix, du corps, de la matière). Ceux qui se sont tout à fait résignés font des chansons d'oubli. Il faut avoir attendu quelque chose du monde pour se désoler de lui, mais il faut refuser la défaite pour ne pas se laisser faire. 

C'est en cela que "le désespoir est la forme supérieure de la critique, pour le moment nous l'appellerons bonheur".

Orso JESENSKA

taille du texte

A+ | A | A-

par OJ

.(octobre 2013)

Page 1 / 1


Partager
 
article publié dans le n° 47.
Voir cette édition.

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO