... ou mieux


#02- Nick Lowe

"Une voix d’une justesse remarquable. Pas au sens où on l’entend au conservatoire, encore que ce soit aussi le cas. Non, juste comme celle de Nara Leâo ou d’Al Green, dosant parfaitement affect et sentiment, intelligence et plaisir."

La chronique de Silvain VANOT.

 

Nick Lowe. Concert du New Morning, le dimanche 12 février.

 

Nick Lowe ? Je l’ai rencontré juste avant ma rentrée en première, sur le chemin du retour des vacances, au Discobole gare Saint-Lazare. Je ne gloserai même pas sur l’époque où il y avait des disquaires dans les gares qui vendaient des supports qu’on ne pouvait écouter que chez soi… J’avais acheté cette BO, That Summer, avec les Only Ones, Elvis Costello, Ian Dury, les Ramones, Richard Hell et quelques autres dont Nick Lowe avec son curieux I Love The Sound Of Breaking Glass.

Je savais que c’était le producteur de Costello et des Damned, ça me suffisait. Pour moi, producteur, c’était un peu comme prof de maths ou médecin scolaire, un métier dont on aurait aussi bien pu se passer. D’ailleurs, son morceau je le trouvais un peu bizarre, accrocheur mais un peu trop propre, un peu trop réfléchi aussi, très géométrique avec son piano tout en angles. image-lowe1Et la géométrie, on l’aura compris, c’était moyennement mon truc.

La révélation est arrivée un peu plus tard alors que je commençais à collectionner les singles new wave avec les deux versions de Cruel To Be Kind, sûrement une des plus belles choses pop avec son refrain emprunté à Shakespeare. Révélation tardive en ce qui concerne (What’s So Funny About) Peace, Love & Understanding de son ancien groupe Brinsley Schwarz que j’ai découvert repris par Elvis Costello. J’aimais l’irrévérence et l’humour qui lui permettaient de baptiser une chanson Little Hitler et nous en restâmes là. Je sauterais quelques étapes dans la vie du sieur Lowe dont les trop sages Rockpile, l’épisode Little Village avec Ry Cooder, Jim Keltner et le professionnel John Hiatt qui me fatiguait d’avance. Genre de truc taillé pour les patrons de Canal Plus. Et je perdis de vue l’humble artisan qui ne demandait pas mieux, sans doute occupé à compter les royalties rapportés par Peace, Love… repris par je ne sais quel tocard sur la BO de The Bodyguard ! Il y eut The Beast in Me chanté par Johnny Cash, mais vu que l’ancêtre avait été furtivement son beau-père, j’en conclus qu’il s’agissait de népotisme et repris ma route.

Jusqu’à hier soir où alléché par quelques chroniques de son dernier album The Old Magic, je me suis porté jusqu’au New Morning pour assister au premier concert parisien du susdit depuis vingt ans (sous son nom, s’entend). Première constatation prévisible d’après les photos : il porte beau ses 63 ans, chevelure blanche mais généreuse et soignée, ligne de jeune homme, vêtements parfaitement taillés. Et au diapason vocal de ces impressions visuelles, une voix d’une justesse remarquable. Pas au sens où on l’entend au conservatoire, encore que ce soit image-lowe2aussi le cas. Non, juste comme celle de Nara Leâo ou d’Al Green, dosant parfaitement affect et sentiment, intelligence et plaisir.

Il y a aussi ce groupe remarquable dans son économie : une rythmique avec contrebasse sortie d’un vieux Ken Loach ou de Get Carter. Un guitariste à Gretsch qu’on dirait recruté dans le think tank de Christine Boutin mais qui possède sur le bout des doigts ses classiques : Glen Campbell, Steve Cropper et James Burton. Aux claviers et au chant, le subtil Geraint Watkins - un gentleman gallois comme on en rencontre un ou deux dans sa vie quand on est chanceux. Et Nick à la guitare acoustique. Voyez comme je l’appelle par son prénom depuis que nous nous sommes retrouvés.

Comment ne pas succomber à ce charme britannique agrémenté de lunettes remboursées par la sécu des années 70 ? On est dans l’arrière-salle d’un pub qui se donne des airs de Memphis ou de Bakersfield sans jamais y croire vraiment. Grâce à ce flegme et cette distance amusée, on s’éclaire à la vessie modeste plutôt qu’à la lanterne du Hard Rock Café ; on reprend Dusty Springfield et on se régale de l’emploi judicieux mais discret de quelques accords préparatoires.

Du coup, en un peu plus d’une heure, j’ai commencé à rattraper le retard, m’achetant à la fin le petit dernier. Quel foutu crétin ai-je été pour laisser passer des perles comme I Read A Lot (quand le deep south descend jusqu’à Brentford dans le Grand Londres) ou House For Sale image-lowe3(tout ce que notre chanson quotidienne hexagonale n’arrive jamais à atteindre : sa maison à vendre, c’est une maison, un amour, une vie… pas un pavillon Phénix) ? Tout ça avec une science du bout rimé, un art de l’ellipse qui en font un maître autant qu’un sage. Et accessoirement un étalon de paix, d’amour et de compréhension. Ce doit être pour ça que l’on souriait tous en sortant, malgré le froid, la supériorité de notre civilisation, les affronts faits à nos cousins grecs et j’en passe.

De l’évasion ? Non, de la recharge de batteries.

Silvain VANOT

. Crédits photos : Dan Burn-Forti [photo de une], Patrice Guino [2].

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article publié dans le n° 42.
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