Acouphènes


William Parker, un humble contrebassiste sur le toit du monde

"William Parker est fait tout entier d’humilité. Non qu’il cherche absolument à se cacher derrière sa contrebasse, mais jamais son corps ni ses gestes ne tendent à en altérer l’intransigeant mouvement musical, ni la sonore et singulière présence. On dira qu’il se tient à hauteur d’instrument, mais pour mieux souligner combien ce dernier joue autant du musicien que l’inverse."

La chronique de Fabrice FUENTES.

 

William Parker est fait tout entier d’humilité. Non qu’il cherche absolument à se cacher derrière sa contrebasse, mais jamais son corps ni ses gestes ne tendent à en altérer l’intransigeant mouvement musical, ni la sonore et singulière présence. On dira qu’il se tient à hauteur d’instrument, mais pour mieux souligner combien ce dernier joue autant du musicien que l’inverse. La virtuosité sans répit, la grandiloquence expressive, les prouessesimage-wparker1 démonstratives, ils les laissent aux sportifs de haut niveau, ceux qui sont avides de performances en tous genres et de records à battre mais qui, au final, n'ajoutent qu'une infime rumeur au ronflement généralisé. Parker, lui, est simplement là. À bonne distance. Au bord du cercle de lumière, prêt à surgir, à travailler au corps son vis-à-vis boisé, à faire bloc. À bien le regarder, on peut même le voir danser. Danser à l’intérieur. Une danse spirituelle qui interroge l’être, son rapport à l’autre et à la liberté. Une danse des corps qui attrape le temps. "All things Dance free across on top in the middle to reach the point of flow", peut-on lire dans le livret de Crumbling In the Shadows Is Fraulein Miller’s Stale Cake, le triple-album solo paru l’année dernière chez Centering Records. Mélodie éblouissante des doigts qui viennent puiser la lumière dans le silence et l’obscurité, donner forme et rythme au danger, apposer sur chaque corde le dessin de pensées libertaires. Toutes ces idées qui couvent, s’organisent et affleurent à la surface d’un crâne souvent dissimulé sous les nombreux chapeaux et autres bonnets dont Parker se plaît à se coiffer, comme s’il fallait un temps les contenir à l’abri des regards pour mieux les laisser jaillir au grand jour le moment venu. Intelligence pudique de celui qui sacrifie aux exigences de la modestie sans perdre de vue l’invention novatrice. 

 

William Parker est né dans le Bronx le 10 janvier 1952. Money Jungle, chef-d’oeuvre de Duke Ellington sorti en 1962, sur lequel figure un certain Charles Mingus, constitue un des premiers chocs esthétiques où s’origine le devenir du futur musicien. Adolescent, il étudie le violoncelle au lycée, puis la contrebasse, en intégrant la Jazzmobile School située à Harlem. Officient dans cet établissement réputé Paul West, Jimmy Garrison et Richard Davis - excusez du peu. Au contact de ces illustres mentors (auxquels s’ajoutera le précieux Wilbur Ware), le jeune homme doué prend conscience que la musique en général et le jazz en particulier possèdent cette faculté, volontiers mystique, d’élever les hommes vers de plus hauts desseins que ceux qui s’enracinent dans la rue et la misère sociale. Ses goûts vont alors vers les représentants émancipés du jazz avant-gardiste politisé des années 1960, tels Ornette Coleman, John Coltrane, Albert Ayler ou encore Sam Rivers. Parker n’a pas vingt ans et, déjà, il regarde plus loin que le bout de sa contrebasse. Déjà, il va d’instinct vers les musiques de pure nécessité. Déjà, la maestria de son jeu reflète un arrière-pays mental et métaphysique, se donne à entendre en creux, soigneusement entourée de silence, sinon de sagesse. Mais cette eau ne dort que d’un œil et porte en elle des torrents d'insolites et fulgurantes pensées qui prendront bientôt rendez-vous avec l'éternité.

 

Dans les années 1970, William Parker fait ses gammes dans divers ensembles : en trio avec le saxophoniste Hassan Dawkins ou dans les formations Centering Music And Dance Ensemble et The Aumie Orchestra avec lesquelles il tourne dans les caves de Waverly Place. Enregistré en mars 1973 à New York, Black Beings est un des premiers albums officiels où il apparaît. Le quintet du saxophoniste Franck Lowe s’inscrit dans l’esprit d’un free coltranien pour le moins véhément et engagé (au sens littéral du terme), comme en atteste le titre qui ouvre l’album, In Trane’s Name. La puissance sonore phénoménale de l’enregistrement témoigne d’une vibrante envie d’en découdre avec toute forme de carcan, et donne lieu à un déchaînement de forces pulsionnelles d’une rare intensité. Souvent associée au violon de Raymond Lee Cheng, la contrebasse de William Parker développe moins des motifs qu’elle ne conjugue force et aplomb en un va-et-vient vertical, masse et corps portés vers un desir commun d’improvisation hic et nunc. Gestes brusques ou privés de sens, c’est-à-dire imprévisibles et téméraires, comme en atteste par exemple l’échange vigoureux, au mitan de la première plage lorsque les coups d’archet le disputent en tressaillements expiatoires aux arpèges du violon – avant que Rashid Sinan n’entame un solo survolté à la batterie. Témoignage palpitant d’une génération afro-américaine fiévreuse qui vivait la musique comme un gage de révolte, sinon de survie, Black Beings fait ainsi entrer de plain-pied le jeune contrebassiste dans l’histoire du free jazz.

 

À la fin des années 1970, William Parker n’a pas vraiment perdu son temps. Il a cotôyé et joué avec quelques-unes des plus grandes figures du free jazz en activité : Ed Blackwell, Don Cherry, Bill Dixon, Cecil Taylor (il intègre le Cecil Taylor Unit au début des années 1980), Milford Graves, Billy Higgins, Sunny Murray, David S. Ware. Il est un musicien pour le moins accompli qui prône la mixité raciale et communautaire, notamment en s’investissant sur plusieurs fronts artistiques et associatifs. Il a cofondé en 1974, avec la chorégraphe et danseuse Patricia Nicholson qui deviendra sa compagne, le Centering Music/Dance Ensemble, point d’ancrage du futur et incontournable Vision Festival de New York (fondé en 1996), organisé le Lower East Side Festival avec Billy Bang, composé la musique pour de nombreux ballets, enseigné dans le cadre d’ateliers de musique ou de poésie, et donné des concerts dans des prisons et des hôpitaux. Porté par une curiosité intellectuelle tous azimuts et un fervent désir de partager ses savoirs, comme de s’enrichir de ceux des autres, William Parker conçoit d’emblée son art avec sérénité, à la manière d’une offrande. Son implication politique est vécue comme une révolte rentrée (tout le contraire du colérique Mingus), une humble ouverture au monde et un engagement sans fard. Hyperactif, le musicien aux multiples facettes demeure pourtant discret et entretient cet écart périlleux entre visibilité et effacement. Parker n’a ni les nerfs fragiles ni l’humeur désolée. S’il est tourmenté, ce tourment reste son affaire exclusive. Elle ne regarde personne. Pas de mythologie frelatée du jazzman qui défraie la chronique à se mettre sous le coude, pas de vocation à être un musicien maudit non plus. Rien d’autre que la musique et un médiateur éclairé entre nous et elle. L’extraordinaire remuement de la vie ordinaire. Un homme de toutes les libertés.

 

En tant que leader et compositeur, William Parker va s’affirmer durant les décennies suivantes avec les formations à géométrie variable que sont In Order to Survive, The Little Huey Creative Music Orchestra et The Curtis Mayfield Project. Mais également avec son quartet post-free où officient le saxophoniste alto Rob Brown, le trompettiste Lewis Barnes et le batteur Hamid Drake, son précieux alter ego, "l'homme-battement de coeur, l'agitateur de l'âme, le maître batteur de ce siècle", selon ses propres dires, avec lequel il constitue une paire rythmique hors pair parmi les plus importantes de ces vingt-cinq dernières années. Sur leur chef-d'oeuvre O'Neal's Porch (2000), le contrebassiste développe un style souverain et un langage complexe qui s’apparentent à un ressassement extatique confinant à la transe, duquel émergent de courts motifs mélodiques parfois à peine esquissés, à la manière d’un ressac qui apporterait son lot de possibles et de rumeurs dans un flux reconduit de vibrations partagées.

Autre album majeur, paru en 2008, le magistral Double Sunrise Over Neptune le voit évoluer avec une section plus étoffée de quatorze musiciens, ce dernier ayant d’ailleurs confié son instrument de prédilection à Shayna Dulberger, pour lui préférer l’usage du doson’ngoni (sorte de luth africain) et de anches doubles. Entre les puissants soulèvements de la masse orchestrale et les greffes d’apartés de plus petits ensembles, les improvisations aux accents parfois chaotiques et le manifeste souci d’écriture, les aspirations tribales et le désir d’universalité, l’inspiration de Parker trouve avec cet enregistrement live sa pleine manifestation, une manière d'aboutissement. Arc-boutée sur une épine dorsale rythmique quasi hypnotique, la musique développée par la formation procède par couches sonores fondues les unes dans les autres et une complexe spatialisation des interventions de chacun des musiciens, placés en avant ou déplacés vers l’arrière suivant le cours de l’exposé. Une grande cohésion se dégage du disque, soutenu par la voix aux trois octaves de Sangeeta Bandyopadhyay, dont le chant vole littéralement au-dessus des compositions, développe des arabesques tout en nuances et sentiments bigarrés, de sorte à parcourir un spectre émotionnel qui oscille de la joie à la tristesse. Les hymnes à la dévotion ainsi chantés participent d’une musique cosmique qui embrasse dans un même mouvement les traditions orientales comme occidentales et donne forme à un kaléidoscope sonore aventureux, voire exemplaire dans sa façon de faire dialoguer et d’unifier sans compromis diverses musiques du monde. Une façon, en réalité, de plonger, comme il le dit lui-même, "à la source de toute musique. Car on ne peut pas contrefaire une musique. On peut seulement ramasser les fils et commencer à coudre une nouvelle tapisserie".

 

Eclaireur de talents ignorés (le saxophoniste suédois Anders Gahnold avec qui il a enregistré en trio pour le label Ayler) ou oubliés (l’immense contrebassiste Henry Grimes, relancé dans le cadre du Vision Festival), William Parker, mine de rien, sans tonitruances, oeuvre à déplacer les perspectives du post-bop et du free, repousse les frontières de l’audible, tend la corde de l’improvisation entre des formes musicales déjà venues (y comprises plus populaires) ou en devenir. Sideman prisé depuis ses débuts, il a donné récemment le change et enregistré des disques majeurs avec feu Kidd Jordan, Charles Gayle, Anthony Braxton, Milford Graves, Sophia Domancich, David S. Ware, Cooper-Morre, Peter Brötzmann, Tony Malaby ou encore Matthew Shipp. Grâce à ce dernier, il est un contributeur essentiel au versant jazz post-moderne du label Thirsty Ear, entérinant des collaborations fécondes avec le pianiste (initiateur et directeur de la fameuse collection Blue Series), mais aussi avec Antipop Consortium, DJ Spooky et Beans. Sur l’étonnant Only (2006), par exemple, la musique toujours sur le qui-vive, prête à en découdre avec l'obscurité, échappe à toutes les étiquettes : ni vraiment jazz, ni vraiment hip-hop, ni vraiment electro, elle se dérobe à tout sentiment de déjà-entendu, digresse, trouble, cherche, expérimente pour mieux s’infiltrer à travers les sonorités souterraines qu’elle génère. Les dix heures de musique d’abord jouées live et improvisées par le duo Parker/Hamid Drake, puis ensuite mélangées, reformulées, condensées par Beans sur son ordinateur portable aboutissent ainsi à quarante minutes intenses et dix morceaux sans titre, seulement désignés par des chiffres dont le nombre croît au fil des plages. Tension sourde, boucles ouvertes, beats hypnotiques, flow sec et percutant, ambiance urbaine au ralenti : les multiples vibrations inquiètent une matière sonore acoustico-électronique déviante, toujours au bord de l’effondrement, littéralement en décomposition, peuplée et animée de multiples questions qui font à la fois l'évidence et l'opacité ontologiques du monde. Encore une façon pour Parker de séjourner à l'écart des bruits distrayants, là où la musique, "ce réservoir de sons et de couleurs", trouve ce qu’elle ne cherchait pas – l’inconnu ?

                                                                                                        Fabrice FUENTES

                                                                                                           

William Parker se produira avec sa formation Double Sunrise Over Neptune et en duo avec le pianiste Cooper-Moore dans le cadre du prochain Festival Sons D'hiver, les 28 et 29 janvier prochains. 

On conseillera aussi vivement à nos lecteurs l'acquisition du recueil d'entretiens "Conversations", paru chez RogueArt (2011).

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article publié dans le n° 41.
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