Yesterday's Parties


#01 - Nico la posthume

"Voleuse de feu, comme disait l’autre. Mais du feu qui a souffert du voyage retour, qu’elle nous ramène mal en point, toujours sur le point de s'éteindre..."

La chronique de JACQUES SERENA.

Nico, dès la première fois que je l’ai entendue, j’ai su que c’en était une. Et même quand je l’ai vue. Une posthume, je dirais. Quelque chose dans l’allure, la voix. Du genre encore un peu là parmi nous mais plus à fond déjà sacrément barrée ailleurs. Ou c’est l’inverse, encore ailleurs mais déjà un peu là. Parce que je dis une posthume, comme à d’autres moments j’aurais pu dire une fiévreuse, une incurable. Cette musique qu’elle sortait, ces paroles, on se demande où elle allait les pêcher, on ne veut pas trop savoir. Voleuse de feu, comme disait l’autre. Mais du feu qui a souffert du voyage retour, qu’elle nous ramène mal en point, toujours sur le point de s’éteindre, on a un peu peur, chaque flamme peut être la dernière, on est obligé de garder un œil dessus. Ce qui participe au charme. Quand on sent qu’une chose a besoin de nous, de notre attention pour ne pas sombrer. Une posthume, une fiévreuse incurable, une muse patraque, sirène amochée. De celles qui, quand on est soi-même dans l’état propice, se mettent à tourner en rond dans nos chambres, parfois avec leur vélo, en général après vingt-deux heures. Sans même daigner nous jeter un oeil. Ignorant celui qui ce soir encore s’en sortira. Qui de son matelas calme les regarde passer avec une espèce de nostalgie.


Et là, le rythme. On perçoit le tapotement de mains sur une espèce de jerrycan. C'est-à-dire que, quand on se rend compte qu’on l'entend, on prend du même coup conscience que ça dure déjà depuis un bon moment. Peut-être pas tellement mais c'est l'impression. Ça, ça ne rate jamais, en remarquant le rythme, on sent qu'il est bien établi. Et alors arrive, comme ça, se coller dessus la voix, les mélopées. Gutturale, la voix, adéquates, les mélopées, et pertinentes, se traînant, juste un rien trop, sur la cadence sûre, instaurée. Puis le son d'un orgue déglingué. Notes engourdies, comme pour s’éveiller, refaire le point. Puis s'y mettant. Devenant cette espèce d'équilibre lent, ou plutôt de déséquilibre lent, rattrapé de justesse, toujours, sans arrêt de justesse rattrapé, par la lente avancée, lente et lourde, plus lourde encore que lente, avec des émergences, par moments, par hasard, ou réminiscences. Un hypocondriaque sourd jouant sur les deux cordes restant d'une Gibson, deux cordes basses, un tenace, et au fur et à mesure des répétitions, des variantes fortuites, un drôle de frisson arrive, si tout va bien arrive, normalement, oui, ça arrive, envahit, la mélodie ambiguë, pas sans beauté, ou plutôt un souvenir de beauté, quelque chose d'enfoui, sa première jacinthe sentie, du genre, ou la première fois qu'on nous a souri, vraiment souri, qu'on nous a préféré. Ou une beauté pour se venger du monde, de ça aussi, un peu, si on veut, on peut vouloir, laisser sourdre cette moiteur, ces floraisons malades, des notes leucémiques, annonçant le pire, à venir, tranquille, inéluctable, toujours retenu, toujours promis, un avant goût, après l'autre, accrocheur, à force, raccrocheur. Accrochés, sous le marteau neurasthénique, on tombe. Là-dedans, quelque chose qui vrombit encore, avec la peur qu'on entende, ou qu’on n’entende plus, on ne sait pas. Jamais le temps de savoir ce que trament, recouvrent, et en même temps découvrent, ces fantômes de sons, mélanges de. Déjà ça s’éteint, voilà. La dernière chose c'est la voix, seule. Puis même plus.

Jacques SERENA

(Prochaine chronique dans le n°5 du 2 mars 2011.)

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article publié dans le n° 1.
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