Dis, quand reviendras-tu ?


"L'avant-garde ne doit pas devenir une église"

Où était donc passé ARTO LINDSAY, absent de l'actualité discographique depuis 2004 ? L'Oreille a retrouvé le plus brésilien des Américains tel qu'en lui-même : toujours allergique à toutes les routines, il évoque ici sa soif de projets transversaux, son prochain virage musical, son désir d'échapper au ronron new-yorkais et son amour pour Rio.

 

On l'écrivait jadis, on persiste et signe aujourd'hui : le premier talent d'Arto Lindsay est de travailler à une clarté d'expression qui serait ennemie de la plus triste des évidences, de la plus crasse banalité. De procéder sans cesse à des mises au point inédites, tant dans sa musique, qui depuis plus de trente ans varie les angles et les définitions avec une singulière aisance, que dans sa façon de converser, d'agencer les mots, de littéralement tenir ses paroles. Sans violence, avec un souci de précision qui, loin d'exclure les questionnements, aurait au contraire le don de les soulever, Arto Lindsay sait écarter tout ce qui, dans ses actes comme dans son propos, pourrait le figer dans la gangue des stéréotypes. Naître en 1953 à Recife, dans le cœur noir d'un Brésil bientôt frappé par la foudre de la bossa nova et du tropicalisme, puis jeter sa gourme dans l'effervescence new-yorkaise des seventies, vous prédispose probablement à prendre quelque liberté avec les conforts et les coutumes en vigueur. Encore faut-il savoir saisir avec autorité et lucidité les perches que le destin vous tend : Arto Lindsay n'a jamais manqué ni de l'une, ni de l'autre.

Le parcours du bonhomme, qui l'aura mené du free rock le plus brise-nerfs à des formes aussi suaves que mutantes de chanson, est peu commun. Il porte l'élégance frondeuse d'un musicien qui, sur une éclaboussure de styles et de pratiques, a réussi à apposer une signature identifiable entre toutes. Grand saigneur de guitares, héros bruitiste qui s'est toujours dit "incapable de produire le moindre accord", Arto Lindsay a écumé les tranchées de la no-wave new-yorkaise avec son trio DNA à la fin des années 70. Il a fomenté nombre de complots sonores avec l'avant-garde trifouilleuse de Manhattan – les John Zorn, John Lurie, Anton Fier et autres Marc Ribot – comme avec des membres éminents de l'internationale des inclassables – les Ryuichi Sakamoto, Brian Eno, Seigen Ono et autres Bashung. Il a tramé un projet funk-pop déviant – Ambitious Lovers – qui passa à deux doigts de décrocher la timbale. A partir de son album O Corpo Sutil (1996), inaugurant une série de six disques surplombée par le majestueux Prize (1999) et mise en suspens depuis 2004 et l'énergique Salt, Arto Lindsay s'est aussi révélé dans la lumière de chansons ciselées et mélodieuses, diffusant de manière plus explicite les mille image-couvarto3nuances et réminiscences brésiliennes qui, depuis ses débuts, imprégnaient son langage. Le tout sans jamais perdre de sa capacité à associer le désordre et la douceur, la tension et la justesse – ingrédients de vie parfaitement complémentaires, mais que les partisans des régimes dissociés voudraient de toute force opposer.

Affichant un goût des mélanges qui, selon ses propres termes, "n'a rien à voir avec l'esthétique souvent paresseuse du collage, si chère aux post-modernes", Arto Lindsay s'inscrit bien évidemment dans la tradition toujours neuve des musiques brésiliennes ; celles-là même qui, "en remettant tout ce qu’elles absorbent en perspective, ont au fond une façon assez classique d’être modernes". Dans l'univers de la musique, Arto Lindsay occupe une place similaire à celle du Brésil dans le monde : détaché et curieux, il ne reste pas à l'écart de la rumeur collective pour la dénigrer, mais pour mieux pouvoir l'embrasser d'un regard vif et oblique, en révulser les codes et les mécanismes, en tirer des chants inouïs, à la beauté retorse. Comme certains de ses collègues new-yorkais, il aurait aisément pu briguer un fauteuil de sénateur de l'avant-garde, labourant mécaniquement sa circonscription de Manhattan. De la production de disque à l'installation sonore, de la parade de carnaval transformée en happening en créations de danse contemporaine, il a préféré s'éparpiller et se laisser gouverner par sa seule soif de légèreté, papillonnant d'une expérience à une autre sans jamais chercher le bénéfice d'une quelconque position, d'un quelconque mandat. Cette recherche permanente de la remise en jeu, cette attirance naturelle pour tout ce qui pourrait l'arracher à la gravité de l'habitude et du contentement de soi, semblent l'avoir immunisé à jamais contre l'esprit de sérieux et la vanité – ces deux redoutables gangrènes qui, du côté de New York, ont fini par ronger ceux qui prétendaient les combattre (cf. Patti Smith , Lou Reed, John Zorn...). Si besoin, l'entretien qui suit, réalisé à l'improviste un matin de novembre dans un café lyonnais des bords de Saône, en fournit une preuve supplémentaire.

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Arto Lindsay : En 2005, j’ai enregistré la quasi intégralité d’un album, qui devait succéder à Salt. Il ne manquait plus que les prises de voix, quelques mélodies à peaufiner. Finalement, pour des raisons d’ordre personnel, je n’ai pas pu l’achever et il est resté dans son carton. Je le ressortirai peut-être un jour pour le mettre en ligne sur le net ou le livrer à des remixeurs... Par la suite, j’ai été happé par de tout autres projets. En 2004, j'avais participé à une parade en compagnie de Matthew Barney lors du carnaval de Bahia. J’ai eu la chance qu’on m’en propose d’autres à travers le monde, à Berlin et à Francfort, à la Biennale de Venise ou lors de la dernière Nuit Blanche de Paris. Je me suis laissé prendre à ce jeu.

En te voyant depuis plusieurs années engagé dans ces projets transversaux, plutôt tournés vers la danse ou l'art contemporain, on pouvait croire que tu avais pris tes distances avec l'industrie musicale, que l'idée même d'enregistrer et de sortir un disque t'était devenue étrangère.

Non, pas vraiment – j'ai d'ailleurs un nouvel album en chantier... Mais c'est vrai que la parade est un médium très ludique et créatif, un heureux désordre qui arrache forcément le musicien de sa routine et qui l'entraîne dans une autre dimension. En même temps, si l'on y image-couvarto1réfléchit bien, une parade n'est pas si éloignée d'une chanson : elle a une structure avec différentes parties, une dynamique, des moments de tension et de relâchement... Tout un ensemble d'éléments qu'il faut assembler et organiser dans le temps et dans l'espace, sans trop les cadrer pour autant. Il y a mille façons d'aborder ça, et c'est ce qui me plaît tant. Depuis le milieu des années 90, je travaille énormément avec le carnaval de Bahia, soit pour des projets personnels, soit pour aider d'autres groupes. Et j'adore ça, parce que ça va bien au-delà du seul cadre de la musique. Pendant deux ans, j'ai par exemple été le soi-disant "directeur" du collectif Cortejo Afro – qui a notamment travaillé avec Matthew Barney et moi. Concrètement, ça signifiait qu'il fallait tout faire : traiter avec les compagnies de sécurité, négocier avec les gars du sound-system, courir en tout sens dans la ville pour régler de simples détails d'organisation... Ça a vraiment été une grande expérience.

Pourrais-tu te spécialiser dans ce genre d'événements ?

Les parades restent difficiles à monter. Le temps et les moyens manquent, et le plus souvent un fossé important se creuse entre ce qu'on a planifié et ce qu'on peut en fin de compte réaliser. Dans ces conditions, il m'est difficile d'imaginer pouvoir vivre de cette activité. Chaque parade est pour moi comme une performance, et la plupart des musées n'ont pas pour habitude de payer des artistes pour ce genre de chose. Dans ce milieu-là, il est acquis qu'on vit avant tout de son art en vendant des œuvres, des objets. Le monde de l'art contemporain n'est donc pas vraiment configuré pour des projets de ce type. Mais il s'y ouvre peu à peu. D'une manière générale, je trouve que, image-couvarto2depuis dix ou quinze ans, la musique expérimentale est enfin accueillie avec plus d'égard par le monde de l'art, les deux univers communiquent beaucoup plus. La danse et le théâtre y sont aussi davantage à l'honneur. Dans ce contexte-là, j'essaie de voir comment je peux... survivre, tout simplement. Faire ce que j'aime et ce que je sais faire.

Ces expériences de parade ont-elles eu un impact sur ton langage musical ?

Bien sûr, puisque j'y participe avant tout comme musicien : je suis juché avec des percussionnistes sur un trio elétrico (camion équipé d'un sound-system, qui sert de scène mobile dans les carnavals brésiliens) et je deviens moi-même une sorte d'engin, de véhicule, qui conduit la parade en produisant des bruits basiques avec une guitare. Ces dernières années, j'ai beaucoup travaillé avec les atabaques – des percussions utilisées dans le candomblé, la religion afro-brésilienne. Lors du carnaval de Bahia, j'ai monté un camion avec des sons d'atabaques distordus, par dessus lesquels mon groupe jouait. J'ai reconduit ce genre d'expérience lors de la parade que l'artiste thaïlandais Rirkrit Tiravanija et moi avons organisé à Paris pour la Nuit Blanche 2010. Tiravanija est un type étonnant, il travaille sur une anthologie des t-shirts politiques, qu'il collecte à travers le monde... Nous avons utilisé un camion et un sound-system, avec des danseurs, des mannequins portant des t-shirts, un groupe de trois atabaques distordus et moi. Toutes ces expériences vont forcément nourrir mon prochain album. Il devrait donc être assez rugueux, même s'il est dans ma nature de cultiver d'une façon ou d'une autre des contrastes. J'ai en tout cas envie de repartir d'un matériau brut, notamment du son de ma guitare, et de construire à partir de cette base.


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par RR

.(novembre 2010)

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article publié dans le n° 1.
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