A bâtons rompus


"Rien n'arrête les gens qui vont à pied"

 

Il eut été logique d'évoquer ici VitaMia, le tout dernier album de GIANMARIA TESTA, riche condensé du parcours d'un homme parvenu aux premiers sommets de son existence. Mais l'actualité étant faite d'inlassables remontées de mauvaises odeurs, nous avons choisi, pour en contrecarrer les plus récentes, de ramener à la surface du présent cet entretien de 2006. Réalisé avec le chanteur piémontais lors de la sortie de son disque Da Questa Parte del Mare, dédié aux acteurs malheureux et méprisés des migrations modernes, il peut se lire comme un antidote à la froideur d'un temps qui a effacé l'hospitalité et la générosité de son code d'honneur.

Dans son livre Essais de réponse, l'écrivain italien Erri de Luca a gravé ces mots : "L'époque qui ne reconnaît pas l'hospitalité, qui est horrifiée à la vue d'un vagabond, est froide. Je suis nostalgique de cette ferveur qui était tout le contraire de ça : qui conservait son étonnement devant l'immense et le miraculeux et qui invitait l'étranger à partager la nourriture du jour." Ces lignes ont été publiées en 2005. Depuis, l'actualité, rythmée par les récits de traques aux clandestins et les diatribes haineuses contre les étrangers les plus pauvres, a montré que, de ce côté-ci du monde, la température est encore tombée de quelques crans. Au désespoir des migrants qui viennent en masse fouler son sol, l'Europe ne sait plus répondre qu'avec le image-testamare1langage de la peur : elle est devenue ce lieu où la détresse matérielle des uns se confronte à la misère spirituelle des autres.

Ce triste constat, Gianmaria Testa l'a dressé il y a longtemps. Notamment ce jour de 1991, qu'il raconte en préambule de l'interview qui suit, et où il a brutalement touché du regard la tragédie ordinaire des migrations clandestines. Des émotions qui l'assaillent alors, le chanteur piémontais aurait pu tirer la matière d'un recueil de chansons. Mais il est cet homme pour qui l'écriture est souvent le fruit d'une longue décantation. Il lui aura donc fallu attendre cinq albums avant que se dessine clairement dans son esprit la trame de Da Questa Parte del Mare, qui sortira finalement à l'automne 2006. Soit onze variations sur le thème des "migrations modernes", où Gianmaria Testa, plutôt que de prendre la posture avantageuse d'un protest singer, préfère jeter un regard aussi aigu que poétique sur une situation qu'il juge "insoluble". Regard se mesurant aussi aux vertigineux trous de mémoire – largement creusés par le triomphe de la berlusconnerie – d'une grande partie du peuple italien, qui en deux générations à peine aura effacé les chemins de peine, de honte et de mépris que tant de image-testamare2ses aînés ont également été tenus d'emprunter de par le monde.

Cette amnésie collective, Gianmaria Testa la conjure notamment dans Da Questa Parte del Mare en reprenant La Miniera (une chanson mettant en musique un texte de son ami écrivain Jean-Claude Izzo intitulé Ritals. Comme toujours chez lui, et comme chez Erri de Luca, le propos est clair sans être banal. Son goût pour l'épure et sa rigueur de pensée, grâce à laquelle il ne s'interdit jamais d'aborder le territoire confus de ses doutes et de ses contradictions, s'expriment une fois de plus dans un disque qui, au lieu d'adopter une coloration world de bon aloi, s'abreuve aux deux sources qui irriguent depuis toujours son écriture : la tradition piémontaise et la musique américaine, représentée par les présences lumineuses du contrebassiste Greg Cohen et du guitariste Bill Frisell.

Dans les temps glacés et puants que nous traversons, face à la surenchère de sottises et de saletés à laquelle il est fort probable que nous assistions dans les prochains mois, il ne nous semblait pas inutile ni anodin de faire à nouveau résonner cette parole-là, qui refuse de s'accomoder du confort de la bêtise, de la peur et de la haine.

 

~ ~ ~ ~

 

Gianmaria Testa : C’était en 1991. J’étais en vacances dans les Pouilles avec mon ex-femme et mes enfants, sur une petite plage. A un moment, un bateau de pêcheurs est arrivé et a déchargé quelque chose dans un Zodiac, qui était ancré à 100 ou 150 mètres de là. Puis il est reparti. Le propriétaire du Zodiac s’est demandé ce que c'était, et il est parti à la nage pour ramener l'embarcation jusqu'à la plage. A l'intérieur, il y avait deux Africains. L’un est mort là, sur la plage. L’autre a été sauvé par des médecins en vacances qui se trouvaient sur place. Il a raconté sommairement ce qui s’était passé : avec son ami, ils s’étaient image-testamare3embarqué clandestinement à bord d’un cargo, dans un port de la côte nord de l’Afrique – je ne me rappelle plus lequel. Quand ils les ont trouvés, les marins du cargo les ont tout simplement jetés à l'eau. Ils sont restés deux, trois jours au large de la mer Ionienne, tu imagines… Le bateau de pêcheurs italiens les a croisés par hasard, les a pris à bord sans leur donner le moindre secours, comme des paquets, avant de les décharger dans ce Zodiac. Nous, nous étions là, sur la plage… On le sait très bien, le décalage qui existe entre le premier et le tiers ou le quart-monde… Mais c'est une chose de le savoir, et une autre de le voir de ses propres yeux… Ce n’est pas comme aller en Afrique. Et c’est trop. L'épopée de ces deux désespérés annonçait l'énorme vague d'émigrés clandestins qui allait commencer à déferler cinq ou six ans plus tard.

Entre cette expérience et la sortie de Da Questa Parte del Mare, il s'est écoulé quinze années…

Je savais qu'un jour, je composerais un album entier au sujet des migrations. Mais je suis incapable d’écrire à la commande : pour chaque chanson de ce disque, il a fallu que j'attende que l’inspiration arrive sur ce même thème. Et le tout m’a donc pris 14 ans. Mais sur la fin de cette longue période de maturation, ça a été comme une bouteille d’eau qui aurait dégelé : la glace est partie et toute l’eau est sortie, d’un coup… Pendant longtemps, j'ai cru que je n'arriverais jamais au bout, et soudain, tout s'est accéléré. Da Questa Parte del Mare n’est pas un disque politique : image-testamare4ce serait inutile, tout le monde a déjà fait ça. Et comme tout le monde, j'ai un avis sur la question, je me sens coupable, je ne sais pas quoi faire, je m'énerve parfois… Il m'est même arrivé d'être "trop" solidaire, en donnant de l’argent pour une organisation dont j'ai appris par la suite qu'elle gérait la mendicité des enfants dans les rues… Naturellement, ma voix compte pour du beurre, et elle ne peut sans doute porter que des banalités. Mais avec Da Questa Parte del Mare, je voulais au moins laisser une trace émotive de tout cela, qui part en grande partie de ce sentiment de culpabilité. C'est aussi une façon pour moi de rappeler que, au début de ce millénaire, il y a eu ce problème insurmontable, qu'aucune loi ne résoudra, pour lequel il n’y a pas de solution.

Pourquoi parles-tu d'un "problème sans solution" ?

Parce que toi et moi, nous savons pertinemment que si nous étions à la place de tous ces migrants, nous ferions exactement la même chose. Que ce soit en Albanie, en Tunisie ou au Maroc, si nous n'avions pas à manger, nous partirions. N’importe où, en cas de guerre, si nos enfants et nous avions le choix entre mourir sur place – soit sous les bombes, soit par manque d’eau ou de bouffe – et se sauver, quitte à crever noyés dans la Méditerranée, nous choisirions la seconde solution. Parce qu'au moins, là, ce serait une mort "active". Erri de Luca l’a très bien dit : les gens qui vont à pied, amenés par un désespoir, il n’y a aucune loi, aucun mur, aucune image-testamare5discussion, qui les arrête [1]. Il n’y a rien à faire. C’est comme tirer avec un canon sur des moustiques : ce seront toujours les moustiques qui gagneront. Tu en tues deux milliards, mais il en reste cinq milliards. L’Occident a donc des responsabilités gigantesques. Qu’est-ce qu’on fait, maintenant, en France et en Italie avec les sans-papiers, en Espagne avec les Marocains ? On fait tous la même chose : on essaie de protéger quelque chose qui ne peut pas être protégé. On a la trouille et on veut tout fermer à double tour… Au Maroc, j’ai connu un chauffeur de taxi qui avait travaillé un certain temps en Italie – jusqu’au moment où il a été en mesure de s’acheter un taxi à Marrakech. Il m’a dit qu’il avait bien aimé l’Italie, mais qu’il préférait son pays. Là aussi, il a fait le même raisonnement que nous aurions fait, toi et moi : il est parti travailler en Europe, avant de rentrer là où étaient ses racines. Mais dans nos pays, nous sommes incapables de penser à ça tellement nous sommes conduits par la peur, la peur, toujours la peur… Je le vois dans le petit village du Piémont dont je suis originaire : les gens ne savent rien, mais ils ont la trouille dès qu'ils croisent la moindre tronche un peu basanée.

"La force qui porte les migrants, aujourd'hui, c'est
le désespoir ; et il n'y a aucun espoir devant eux.
Ils vont vers le rien, et le savent très bien."

 

 

 

Dans Da Questa Parte Del Mare, tu évoques ces migrations modernes en les faisant entrer en résonance avec celles, plus anciennes, que le peuple italien lui-même a connues.

La chose la plus étonnante, c'est qu'en l’espace de deux générations à peine, une grande partie des Italiens a oublié que c’était nous qui partions à l’étranger. Pas dans les mêmes conditions, bien sûr, parce que nous, nous embarquions en troisième classe dans un paquebot pour les Etats-Unis, et qu'une fois là-bas, on nous regardait les dents et on vérifiait si nous étions assez habiles pour bosser. N’empêche que nous avons subi en tant que peuple tout ce que nous sommes en train de faire subir image-testa6aux autres. On nous a traités – et on nous traite encore souvent – de mafiosi, tous ensemble… Il reste vrai que nous avons exporté la Mafia, mais il me semble que nous n’en faisons pas tous partie… En France, on nous a traités de "ritals". J’ai dédié la chanson du même nom à Jean-Claude Izzo [l'écrivain, décédé en 2000, était un proche du chanteur]. Son père, qui était originaire de Salerne, lui avait interdit d’apprendre l’italien. Jean-Claude m’avait dit ça : il fallait apprendre le français avant de savoir faire du vélo, pour s’intégrer le plus rapidement possible. Tout ce passé, on l’a comme effacé de nos mémoires. Mais il faut dire qu’entre temps, en Italie, un parti politique est né, qui s'appelle la Ligue du Nord et qui s'est retrouvé au gouvernement. Face au trafic de Zodiacs organisé de nuit par la Mafia entre l’Albanie et l’Italie, l'un de ses responsables, devenu ministre, a quand même proposé comme solution officielle de tirer sur les embarcations ; tout simplement… La naissance et le succès de la Ligue du Nord sont aussi liés à ce discours selon lequel il n’y a plus de boulot pour nous, les Italiens, et image-testamare7que nous sommes envahis – bref, le discours habituel, celui qu'on entend désormais partout. Nous, les Italiens, nous avons aussi subi ça… Nous avons goudronné la Suisse, mais les Suisses ont toujours râlé contre nous et notre présence : maintenant, c'est nous qui râlons contre les autres.

Les migrants italiens n'étaient-ils pas portés par un plus grand espoir ?

Oui, c'est certain. Pour ceux qui, aujourd'hui, fuient leur pays pour trouver un monde meilleur, la situation est beaucoup plus sombre. En enregistrant le disque, j'ai pensé à la première scène de 1900, de Bernardo Bertolucci. Le film débute par un tableau qui s’anime : il s’appelle Il Quarto Stato et a été peint en 1902 ou 1903 par Pellizza da Volpedo. Il correspond à ce moment de l'Histoire où, en Italie, les idées socialistes ont commencé à avoir prise sur les ouvriers, et surtout sur les travailleurs agricoles. Il représente une foule qui marche, comme dans une manif ou lors d'une grève. Mais dans les yeux de ces hommes et de ces femmes, on distingue comme un espoir : on sent qu'ils marchent tous vers un ailleurs. Dieu sait si, après ça, le XXe siècle a été un siècle mortel… Mais à ce moment-là, et jusqu’à la Première Guerre mondiale, l'espoir était vraiment grand. Même un mouvement comme le futurisme exprimait une confiance dans la technologie, les machines, les usines… Aujourd'hui, à un siècle de distance de ce que raconte Il Quarto Stato, il y a d'autres gens qui se déplacent, comme se déplaçaient les personnages image-testamare8peints par Pellizza da Volpedo. Mais la force qui les amène, c’est le désespoir ; et il n’y a aucun espoir devant eux. Ils vont vers le rien, et ils le savent très bien. Ils paient très cher un passage clandestin vers un endroit d'où, 99 fois sur 100, ils seront automatiquement expulsés et rapatriés. Leur but, c’est d’arriver dans un pays comme l'Italie sans se faire choper, rejoindre des cousins, des membres de leur famille qui, eux-mêmes, sont déjà clandestins quelque part, et s'intégrer petit à petit, avec toutes les difficultés possibles et imaginables.

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[1] "Notre société exalte les gagnants, mais les gagnants cachent souvent une extrême fragilité, car ils sont incapables d’accepter les défaites : ils sont déroutés face à la première défaite. En revanche, les migrants sont invincibles, eux qui traversent le monde à pied pour nous rejoindre et qui ne se laissent arrêter par aucune clôture de prison, par aucune expulsion, parce que ceux qui vont à pied, simplement à pied, ne peuvent pas être arrêtés." (Erri de Luca)

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par RR

.(septembre 2006)

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article publié dans le n° 38.
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