Acouphènes


Bill Orcutt, l'enfer de la beauté

"On sort de l’écoute des disques de Bill Orcutt en état de légitime défense vis-à-vis de la banalité ambiante. Soudain, sa musique nous relie à la terre, rugit et gronde en nous, hurle à notre place, ébranle nos certitudes, s’assimile à un rite sauvage conjoignant les éclats vifs de la pensée aux élans possédés du corps, l’irruption de soi à l’effroi sacré."

La chronique de Fabrice FUENTES

Vers la fin de sa vie, le peintre Paul Cézanne accusait des déficits oculaires notoires qui, couchés sur la toile, le voyaient superposer les plans et tordre les lignes, déconstruire la figure, altérer le visible. Cette peinture qui semblait alors douter et s’excuser de ses manquements, sorte de pré-cubisme en gestation, développait en réalité un rapport perceptif à la matière où le désir de voir prenait le pas sur la vue, où la lacune objective de ne plus voir investissait un espace purement subjectif afin d’en révéler in fine la troublante plénitude. Une plénitude toujours incertaine, indéterminée car sans cesse à revoir (du fait d’être d’abord mal vue), à creuser, à redéfinir comme le monde intérieur qui la sous-tendait. La dévalorisation de ce qui restait encore visible pour le peintre – ce moindre voir – valorisait ainsi une sorte de faire-apparaître instantané, de frémissement, de passage de l’être qui l’occupa certes tout au long de sa vie, mais qui trouvait lors de ses dernières années d’activité, et en raison des altérations oculaires, un étonnant prolongement, sinon aboutissement. Comme si le manque à voir avait en quelque sorte nourri une vision contingente par-delà le visible. Une vision qui aurait enfin fait fi de la technique et des savoirs acquis pour libérer un regard originel, un regard d’enfant naïf et neuf.

 

A priori, aucun rapport manifeste entre l’auteur de la Montagne Sainte-Victoire, considéré communément comme le "père de l’art moderne", et l’américain Bill Orcutt, ancien membre du groupe punk noisy Harry Pussy, duo fondé avec Hadris Hoyos au début des années 1990, reconverti depuis la fin des années 2000 en bluesman hardcore avec le décisif A New Way To Pay Old Debts (2009). Sur ce disque d’abord sorti chez Palilalia sous la forme de 500 exemplaires LP, et réédité chez Editions Mego en CD en début d’année, le guitariste propose une musique frénétique, jouée sur une guitare acoustique Kay à quatre cordes, au son métallique atypique, qui emprunte autant aux réflexes séminaux de Lightnin Hopkins qu’à la rudesse improvisée de Derek Bailey. D’emblée, l’auditeur est saisi par les sonorités rêches et abrasives, voire quasi percussives de l’instrument, par un flot de notes inquiètes, une véhémence de tous les instants seulement tempérée par quelques ralentissements opportuns de cadence. Soit une matière à vif arrachée à l’instrument, tels des sursauts de vie discontinus, qui porte en elle la trace d’un danger latent, d’une extase aussi. Remous d’un temps qui fuit sous les doigts à mesure que le musicien en célébre la radicale présence, le passage. A New Way To Pay Old Debts tient de l’aube et du crépuscule à la fois, rejoue à l’écart de toute expression virtuose et approche performative l’origine et l’ultime saisie du chaos (en soi) via un sidérant geste de mise au monde.

 

Puissance de la musique qui dit. Qui dit quoi ? Rien d’autre que sa seule présence, tout comme les volumes vivants de Cézanne, aux contours fuyants, davantage présentés que représentés, incarnent une splendeur revêche qui ne vient nullement achever l’art du peintre : au contraire, en prise sur ce fonds inépuisable de forces vives et de turbulences, elle ne cesse, telle une vague, de célébrer l’éclat du présent et sa crête d’avenir. Pour Bill Orcutt, il s’agit en fait moins de ressusciter le blues d’avant et d’en retrouver en quelque sorte la pureté d’exécution, mais plutôt d’en célébrer l’esprit frondeur, de l’actualiser avec désinvolture, de lui substituer un champ d’instabilité, d’énergie instable, de le décomposer, de le déconstruire, de le disséminer. Aucun rapport de dévotion aux standards du genre, tout juste un portrait de Muddy Waters qui figure sur la pochette de Way Down South (2010) et des médiators signés Stevie Ray Vaughan sur celle du récent How the Thing Sings. À la place : des arpèges qui s’affolent, comme délivrés de toute obligation et articulation, des ébauches de mélodies effusives aussitôt dérobées, décentrées, des trajectoires harmoniques irréconciliables, éparpillées. Des réflexes plutôt que des réflexions. Une façon d’en découdre avec le blues en investissant son centre névralgique. Un blues improvisé proprement en souffrance, fait de rage, de luttes et fatalement de refoulements et de repentirs.

 

On sort de l’écoute des disques de Bill Orcutt en état de légitime défense vis-à-vis de la banalité ambiante. Soudain, sa musique nous relie à la terre, rugit et gronde en nous, hurle à notre place, ébranle nos certitudes, s’assimile à un rite sauvage conjoignant les éclats vifs de la pensée aux élans possédés du corps, l’irruption de pulsions à l’effroi sacré. Son picking accidenté étreint la surface de la (dé)composition et y inscrit sans précaution le geste de jouer, le geste d’un corps tout entier joué, libéré, exacerbé qui éructe, geint, grogne, respire, s’essouffle, bat et se bat, se livre à une danse expiatoire exempte de toute surenchère sonore (la prise-son est directe avec un seul micro situé au plus près de l'instrument). Bill Orcutt est ainsi dans sa musique comme Cézanne l’était dans ses tableaux. Il ne montre pas ce qu'il sait faire, il fait juste surgir des éclats de corps, une forme d'être. Chez lui, le flux d’énergie va à l’encontre de toute démonstration technique, l’instinct virevoltant supplée les jets de la conscience et accentue la beauté farouche de ce drame corporel qui s'enfle à des intensités étourdissantes et imprévues (pas certain, toutefois, que cette musique soit aussi hasardeuse qu’elle n’en a l’air). Comme si le guitariste endiablé avait choisi de confier son sort à ce blues primitif qui monte des racines du monde. À moins que le sort ne l’y ait condamné. 

                                                                                                                                                                                                                         Fabrice FUENTES

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article publié dans le n° 37.
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