La Clé


#07 - Grésil

"Le frisson est la marque de la grande émotion, il naît de la rencontre de deux flux contraires, l’un vous attiédissant, l’autre vous rafraîchissant ou vous glaçant, selon qu’il s’agisse de plaisir ou de peur. Le tellurisme de la musique apporte son lot de frissons, en toute logique puisque le corps est le dernier maillon conducteur de l’onde produite par les voix ou les instruments."

La chronique de Stéphane MONET.


Longtemps je me suis levé en pleine nuit pour traîner ma couette jusqu’à la cuisine et m’y allonger au pied du frigo. Cet appareil ménager était pour moi l’équivalent sonore et certainement symbolique de la stèle-diapason découverte sur la Lune par les astronautes dans 2001, L’Odyssée de l’espace. Il en possédait la même clarté étrange au sein de cette pièce, de jour si conviviale. Mais la comparaison s’arrête là, son vrombissement n’avait rien d’angoissant, ni de "monolithique", bien au contraire. Ses ondulations n’étaient jamais les mêmes, elles variaient en fonction du niveau de remplissage de ses rayonnages, comme les notes rendues par les verres de cristal selon leur contenu en liquide. Et l’oreille collée au sol, je profitais de leurs vertus apaisantes pour, enfin, retrouver le sommeil. Avec le temps, cette manie s’est poursuivie à travers d’autres objets. Le bruit des sèche-cheveux, et surtout l’écoute de la radio sur des image-gresil1fréquences sans station suffisaient à me mettre dans un état second tout à la fois hypnotique et régénérant. Dans ces moments-là, je me demandais si je ne vivais pas l’expérience intérieure d’une pile en recharge. En échangeant avec des amis sur le sommeil, je me suis aperçu que je n’étais pas le seul à entretenir un rapport intime avec les sons émis par les appareils électriques, voire à combustion, comme le moteur diesel au ralenti. Chaque description qui m’était faite ressemblait à s’y méprendre à une sorte de rite chamanique, et il m’est désormais évident que chacun des adeptes recherchait une onde particulière, un mantra personnel. 

Cette dernière comparaison est importante car elle vient unir certains aspects de la modernité technique à des traditions millénaires. Dans mon cas particulier, ce lien m’a fait remonter de la plasticité de la musique électronique au caractère profondément tellurique de la musique instrumentale.

Plasticité électronique

J’entends par plasticité, d’une part la propriété artistique de la musique électronique, résultant de sa capacité de modulations à partir de sons préexistants comme de sa gamme de variations originales ouverte à l’infini, et d’autre part, sa puissance d’évocation qui en fait la musique majeure des origines spatio-temporelles. Ce second élément met en lumière un des paradoxes de la modernité : elle ne constitue un réel affranchissement que lorsqu’elle renoue avec les premiers temps, retrouve et maintient un lien entre le présent et le fond des âges, mais aussi avec son équivalent einsteinien, le lointain. Dans le cas de la musique électronique, on trouve l’exemple concret de sa valeur libératrice, et exploratoire en quelque sorte, image-gresil2dans son usage comme accompagnement d’images unissant des univers opposés : de l’infiniment grand (planètes, constellations, galaxies) à l’infiniment petit (insectes, microbes, nanotechnologie), du plus proche dans le temps au plus éloigné (il n’est plus rare d’entendre ce genre de musique dans des documentaires sur les dinosaures ou pour évoquer la vie intérieure d’hommes primitifs), de la plus grande probabilité (l’extinction du soleil, l’échec du capitalisme financier ?) à l’utopie (les OVNIS, les légendes).  On a souvent sous-estimé voire méprisé la plasticité dans toutes ses dimensions de la musique électronique au nom d’un certain élitisme académique. Or les exemples de plus en plus nombreux de son usage mais aussi de la reconnaissance du travail de ses meilleurs artisans (Tim Hecker, Steve Reich, etc.) sont l’illustration et l’hommage rendu à sa capacité à renouveler l’imaginaire (y compris d’artistes d’autres horizons) par un élargissement des thèmes via celui des textures sonores.

Sur le sol de ma cuisine, je me rapproche un peu plus du frigo et colle ma seconde oreille sur le sol vibrant. Dans cette position, je perçois une onde plus profonde qui me porte de l’universalité de la musique électronique à ce qu’elle me semble rappeler comme évidence, à savoir que la musique instrumentale est un art qui ressort de l’élément Terre.

Un art tellurique

Dans son tableau intitulé La Mer à Palavas, Gustave Courbet représente un petit personnage face à la mer, saluant son immensité. Avec un peu d‘imagination, il est possible de placer dans la main de ce petit homme une baguette de chef d‘orchestre. La scène garde son sens ou en prend un nouveau, qui est acceptable : un homme révèle la source de toutes les musiques et aspire à les diriger dans un même élan, élan image-gresil3dérisoire et poignant. En revanche, si vous ajoutez l’orchestre en arrière-plan ou devant la mer, tout s’effondre comme sous une lame de fond. Ces éléments mis ensemble jurent. C’est qu’aucun concerto n’est à la mesure des forces marines. Plus particulièrement, la musique n’est pas assimilable à de telles forces, la sienne vient de la terre ferme, la musique instrumentale et vocale, surtout, qui forment la base de tous les alliages avec d’autres éléments, comme la chanson, le ballet, l’opéra, etc. Je ne prétends pas exclure les océans de l’univers musical, ce serait faire injure à de brillantes îles comme Cuba ou le Royaume-Uni, mais il m’est difficile d’associer la musique à un autre élément que la terre et je dirais même que la terre nocturne, celle du temps du concert, ce qui renforce sa dimension magique ou mystérieuse.

Mais il faudrait ici s’appuyer sur des statistiques sur le nombre de compositeurs ou de musiciens originaires de villes maritimes et ceux issus des terres, et croiser ce résultat avec celui sur les lieux de composition et d'interprétation des oeuvres. Il me semble d’ailleurs que plus l’on s’éloigne des grandes étendues d’eau, plus l’on trouve de salles de concerts, de grands opéras… Vienne est un bon exemple historique, ville de tant de compositeurs géniaux où le Danube comme repoussé hors les murs, se fait si petit.
image-gresil4Si je compare l’eau, au sens de la grande étendue, de la mer, de l’océan, du grand fleuve, d’une force animée, et la terre, ce n’est pas pour les opposer totalement mais pour souligner le lien complexe de la musique avec l’un et l’autre. L’eau contient en quelque sorte la musique, elle est comme la couleur blanche qui est formée de toutes les couleurs ; la terre, elle, permet la manifestation de la musique dans toute sa gamme de couleurs.

Pour résumer, on peut dire que la musique compense le manque apparent d’eau, autrement dit d’âme, de mouvement de la terre, élément statique qui demande que sa vie intérieure (nappes souterraines, lacs, sève des arbres, grouillements moléculaires) soit illustrée. Face à l’eau, la musique ne peut rivaliser comme puissance de vie, elle ne peut que s’en inspirer.
Le tellurisme de la musique n’a cependant rien à voir avec celui de croyances animistes ou bien avec celui d’art comme le Feng Shui. Pour autant, il s’inscrit symboliquement dans cette tradition par ses effets spirituels et physiologiques.

Le grésil

Parmi ces derniers, le frisson (quelle drôle de son que ce son frit ou free son) est celui auquel je fus le plus sujet lors de mes visites à mon réfrigérateur. Le frisson est la marque de la grande émotion, il naît de la rencontre de deux flux contraires, l’un vous attiédissant, l’autre vous rafraîchissant ou vous glaçant, selon qu’il s’agisse de plaisir ou de peur.
image-gresil5Le tellurisme de la musique apporte son lot de frissons, en toute logique puisque le corps est le dernier maillon conducteur de l’onde produite par les voix ou les instruments. 
Un mot me vient à l’esprit : grésil. Il nomme ces petites billes de glace que forme la pluie en traversant une zone d’air très froid. Elles se caractérisent par leur petite taille et leur capacité à rebondir sur le sol. Tout ce que ce mot évoque me semble un bon résumé de mon propos : grès, île, grésillement, griser, mais aussi résille, mais surtout Brésil. Bref, que des éléments chauds qui, confrontés au sens du mot "grésil", donnent le frisson. Ajoutons donc une définition à ce mot. Dans un esprit matérialiste, nommons grésil les atomes de musiques en mouvement observables sous la peau à l’occasion d’émotions musicales. Leur dissipation dans la chair figure le vol balancé d’une nuée d’hirondelles.

Epilogue

Gustav Mahler composait l’été, lorsque ses activités de directeur d’opéra lui en laissaient le temps. Il s’enfermait le matin tôt et travaillait sept heures durant puis consacrait le reste de la journée à sa famille. Il trouvait l’inspiration lors de longues promenades en forêt. Il prétendait en outre que les lacs lui parlaient musique, qu'elle coulait à travers lui comme une onde. Là est la clé.

Stéphane MONET

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article publié dans le n° 26.
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