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#07 - Blixa Bargeld, prenez-en de la mauvaise graine

"Et quand tête contre tête Nick Cave et Blixa Bargeld psalmodient une chanson en duo, nous voilà troublés par la ressemblance, faux jumeaux, louches accointances, réunion de malfaiteurs. L’attitude, l’allure générale, les cheveux, la gestuelle de dandy fin de lignée, le phrasé de prophète patraque, les mimiques de grand brûlé sorti contre avis médical."

La chronique de Jacques SERENA.

     Il y a comme ça des êtres de l’ombre, du genre agents secrets, qui dans leur coin explorent, expérimentent, ourdissent, fomentent, ratent parfois, forcément, et parfois créent et innovent, ça arrive. On ne les voit pas, ils sont dans leurs espèces de labos souterrains, et quand ils trouvent quelque chose ne s’occupent pas tellement d’exploiter, revendiquer ou faire valoir leurs trouvailles. N’ont pas la tête à ça, ce sont des chercheurs, ils cherchent. Alors pour ce qui est d’exploiter et mettre en lumière, d’autres vont s’en charger, qui vont se pointer, trouver géniales quelques unes des innovations et les mettre en valeur. Et ils feront bien, d’ailleurs, ces autres, et le feront très bien, et il faut les en remercier infiniment, ces autres, sans qui nous n’aurions pas eu accès à ces trouvailles. Dans son roman Favorite Game, Leonard Cohen fait dire à un de ses personnages : la dernière phrase que tu viens de sortir est géniale. Et l’autre de lui répondre : c’est toi le génie, pour l’avoir remarqué. Tout est dit, dans la vie il faut être deux, celui qui sort une chose sans trop image-blixa1se rendre compte de ce qu’elle vaut, et celui qui remarque la valeur de cette chose, et puis qui, souvent, décide d’en explorer les possibilités. Il y a de nombreux exemples connus en peinture, en littérature, et encore plus en musique.

     Tout ça pour parler de Blixa Bargeld. Ce nom ne dit trop rien à personne, à part peut-être à sa mère, son facteur, et encore. Parce qu’en plus, c’est un pseudonyme, le nom mal copié d’un artiste dadaïste allemand, le prénom emprunté à une marque de stylo bille. Et pourtant, le monde entier a vibré un jour ou l’autre, ou une nuit, à l’écoute de son univers.

     Difficile de parler de Blixa Bargeld tout en essayant de rester clair et précis. Le sujet s’y prête mal. Pas aisé de retracer le parcours de ce savant fou, cet expérimentateur forcené, dont l’intuitif Nick Cave a eu le génie de sentir très tôt la portée possible des explorations. Blixa Bargeld, dans son antre souterrain, faisait ses expériences au sein de son obscur gang berlinois nommé Einstürzende Neubauten, formé autour de 1980. Le but plus ou moins avoué de ces gens était de perpétuer du rock industriel. Un de ces groupes à audience confidentielle, sortant de loin en loin, pour une poignée d’adeptes tenaces, un opus. Du romantisme fait de bric et de broc, à partir de ruines. Espèces de collages sonores, suites expérimentales de chants fiévreux et de bruits étranges, un tiers inouï, un tiers inaudible, le reste on ne savait pas trop, même eux, je suis sûr, n’auraient pas trop su dire. C’est que ce gang d’allumés têtus, à l’instar de leur Blixa Bargeld de chef historique, jouaient avec l’énergie du désespoir qui les caractérisait aussi bien du tuyau de canalisation que du marteau piqueur, de la scie à métaux, du serre-joint, de la boîte à chaussures, de l’aiguise-couteau, du démonte-pneus et de la râpe à fromage. Qui n’a pas image-blixa2entendu solos de râpe à fromage de Blixa Bargeld ne sait pas ce qu’expérimentation musicale veut dire.           
     Et Nick Cave, sortant juste de l’aventure Birthday Party, fouinant tous azimuts, comme tout artiste pas totalement ballot, cherche, de-ci, delà, à se ressourcer. Et lui, en plus, avec son flair légendaire, entend des échos, vient tourner autour du gang, capte vite le potentiel de l’affaire, et sort aussitôt Blixa Bargeld de son trou, lui achète de nouveaux habits tout neufs, dans la foulée se met à lui ressembler, tant qu’il y est, et le colle séances tenante à la tête du nouveau groupe qu’il projette de s’adjoindre, ce seront les Bad Seeds, mauvaises graines. Pour mesurer l’influence flagrante de Blixa Bargeld sur l’ambiance générale de la musique de Nick Cave de 1983 à 2003, il faut faire l’expérience d’écouter le son et l’univers général qui se dégage des Einstürzende Neubauten (Kalte Sterne, Tomorrows Belongs to me), puis écouter les CD de Nick Cave avec les Bad Seeds de toute cette longue période (From Her to Eternity, Stranger Than Kindness, etc.), on entendra les lamentations sans illusions, les soubresauts pour la beauté du geste, on constatera et la preuve sera faite, irréfutable. On aura vite fait d’établir le dénominateur commun. L’individu capable du fait.

     De toute façon, Nick Cave ne le nie pas, il aurait du mal, mais de toute façon répète à qui veut l’entendre que Blixa Bargeld est son héros, son modèle. Pour les durs d’oreille, il donne en public de longs baisers sur la bouche de son héros chéri. Baiser d’amour, baiser de Judas, un peu des deux, bien sûr, c’est ce qui est passionnant, on ne berce que des serpents dans son sein. Et quand tête contre tête ils psalmodient une chanson en duo, nous voilà troublés par la ressemblance, faux jumeaux, louches accointances, réunion de image-blixa3malfaiteurs. L’attitude, l’allure générale, les cheveux, la gestuelle de dandy fin de lignée, le phrasé de prophète patraque, les mimiques de grand brûlé sorti contre avis médical.

     Pendant que j’y suis, une parenthèse sur le beau, le bon goût. Sur l’étonnante fascination que Nick Cave, Wim Wenders et d’autres dans mon genre ont immédiatement éprouvée pour les sons de Blixa Bargeld. C’est que nous sommes de ceux qui savent voir et entendre la beauté dans ce qui n’est pas encore réputé tel, que nous n’avons jamais été des adeptes de la beauté officielle, que le plus souvent nous avons trouvé que ce qui plaisait aux gens était plutôt horripilant. 
     Je dois signaler que le champ d’action de ce Blixa Bargeld ne se cantonne pas à la musique, pendant les vingt ans où il foutait son bordel dans la musique des Bad Seeds, il mettait ses mains pas nettes à la pâte dans le théâtre, des projets sur Heiner Müller, Schwab, Zadek, des rôles chez Fassbinder, et proposait en même temps des installations vidéos, et s’exhibait dans des performances seul en scène.
     Il y a aussi que, la fois où j’ai vu en vrai, ce type, c’était à Strasbourg, j’étais près de la scène avec à côté de moi deux jeunes dames qui, après le show, m’ont regardé. Alors je leur ai dit que je leur achèterais une bière, une chacune. Elles étaient ravies. Elles ont marché, et l’une à ma droite, l’autre à ma gauche, nous sommes sortis dans la nuit des rues et c’est alors que, de façon pour le moins inattendue, elles m’ont chacune pris la main. Et ce, à cause de l’état dans lequel nous avaient mis les sons de ce Blixa Bargeld. De toute façon, un homme qui prend pour prénom une marque de stylo à bille ne peut pas être un homme ordinaire.

Jacques SERENA

(Prochaine chronique dans le n°28 du 15 septembre 2011)

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article publié dans le n° 24.
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