Yesterday's Parties


#06 - Lizzy Mercier Descloux, subversive et jubilatoire

"Tout elle, sacrée Lizzy. Et puis on a pu voir de nos yeux son disque, le Press Color, c’était en 79. Disque fort, beau, rare, intraitable, du vrai elle. Des morceaux où elle chantait et jouait de la guitare, elle savait donc, un peu, autodidacte, bien sûr. L’époque était très autodidacte."

La chronique de Jacques SERENA.

 

      Elle, c’était Lizzy Mercier. Le Descloux, c’est venu plus tard, cet autre nom qu’elle a rajouté pour son pseudo, celui de son père, je crois, on n’a jamais trop su, moi en tout cas.  Elle avait alors une boutique de fringues et de musique, la seule au parfum du dernier chamboulement, c’était dans une rue des Halles. Boutique qu’elle tenait avec son mec, ça s’appelait Harry Cover. On tournait tous dans le coin, on la connaissait, Lizzy, lui un peu aussi mais elle surtout. On se connaissait plus ou moins tous, au moins de vue. Ceux qui, d’ici peu, allaient écrire en chahutant la syntaxe, ou taguer, ou former les premiers groupes punk d’ici. Ceux-là avaient déjà la dégaine, l’esprit, et pas besoin de savoir trop jouer, l’essentiel n’était pas là. Ils ne s’appelaient pas encore Gogol 1er, Asphalt Jungle, Angel Face, European Son, Métal Urbain, Damned, Calamités, Edith Nylon, Marie et les Garçons. Mais elle, Lizzy, pour en revenir à elle, c’était déjà autre chose. Un charisme, un mystère, venue d’une autre dimension, on se disait. Nous étions peu, à l’époque, à savoir qu’elle image-lizzy1s’appelait en fait Marie-Elisabeth et qu’elle était lyonnaise. Pas mal de Lyonnaises et de Lyonnais, maintenant que j’y pense, parmi ceux qui traînaient dans ces parages. Elle était plus jeune que nous, de quatre, cinq ans, six pour moi, mais moi c’est comme ça, toujours été plus vieux que toutes mes muses.

      Et un jour, on ne l’a plus vue, notre muse, égérie, sirène du punk naissant. C’était alors quelque chose comme la seconde moitié des années 70. On s’en parlait, c’était à qui avait eu les dernières nouvelles, on jouait à ça. On se disait qu’elle était au CBGB, fréquentait Blondie, les Talking Heads, Television, New York Dolls, qu’elle créchait avec Patti Smith. Et Richard Hell, surtout, celui-là on savait de source sûre qu’elle avait une histoire avec. On a vu des photos, c’était bien elle, aucun doute permis. Fringuée en mec avec Patti, et avec Richard sans fringue, tout elle. Son corps menu, sa crinière en bataille perdue, son nez plat, son menton têtu, ses grandes lèvres et yeux de fiévreuse. Son air comme venant juste de se rhabiller au sortir de son bain avec ses drôles de joujoux. Carnivore et proie en même temps. On n’en voulait pas à Patti, et à Richard encore moins, puisqu’il l’avait appréciée, ne la trahissait pas. Quand il écrivait qu’elle était sophistiquée mais d’une façon si naturelle, que son affectation venait simplement de sa totale assurance, que le fait qu’elle ne doutait pas une seconde qu’il était normal de défier les conventions la rendait irrésistible. On lisait, on disait oui, c’est ça, c’est elle. Le certifié, et puis le reste, dans la foulée, on y croyait, aimait croire, mordicus, plus vrai que vrai. Tout elle, sacrée Lizzy. Et puis on a pu voir de nos yeux son disque, le Press Color, c’était en 79. Disque fort, beau, rare, intraitable, du vrai elle. Des morceaux où elle chantait et jouait de la guitare, elle savait donc, un peu, autodidacte, bien sûr. L’époque était très autodidacte. J’ai possédé personnellement pendant presque un mois le disque où elle s’appelait Rosa image-lizzy2Yemen. Ces soirs passés dans le squat à écouter en boucle le titre Herpès Simplex en mangeant du couscous au nuoc-mam, et aujourd’hui encore rien que le goût remet aussitôt cette chanson en tête.

      Alors bon, après j’ai su, comme tout le monde, qu’elle en avait sorti d’autres, avait viré world, était partie en Afrique du Sud reprendre des chansons du cru, avait même fait un succès, que j’ai dû entendre, forcément, mais à ce moment-là on la suivait moins, le fait est. Le punk, oui, mais la world, franchement. De loin en loin, on se demandait quand même où était passée la gazelle. On apprenait qu’elle avait publié un livre, tiens, elle aussi, Désidérata, bon titre, affirmait-on, il faudrait qu’on le lise un jour. Puis on a parlé de repli en Corse, elle aussi, tiens, et de peintures, musiques de films. Et puis le cancer, allons bon, et puis très vite la messe a été dite. Mais moi, on a compris, c’est sa période punk, les Halles, l’émergence, juste ça, d’elle, qui m’a remué. Quand elle a été l’égérie d’un lieu, d’une époque, d’un état d’esprit, l’espèce d’icône d’un esprit de corps.
   
      C’est que, pour saisir Lizzy, il faut d’abord bien comprendre l’époque et le lieu. En fait, il y en avait deux, de lieux, les Halles et Montreuil. En ce temps où tout semblait encore possible. Pour dormir, je partageais un squat à Montreuil. On y était à quatre, cinq, trois, ça dépendait. Il y a eu une Sophie, danseuse qui avait fait quelque chose à Beaubourg, un Jimmy, bassiste qui avait joué avec Higelin, une Anne, étudiante-psy qui avait fait un stage à La Borde et connaissait Félix Guattari. Quand on avait besoin de se refaire de l’argent, je descendais déballer deux mètres image-lizzy3de reproductions de tableaux sur le marché aux puces de Montreuil, c’était à côté. Je gagnais bien, je peux le dire, il y a prescription. Je n’étais pas le seul, à ces puces, mes voisins de déballage étaient du même tonneau, chanteurs punks, écrivains, étudiants aux Beaux-Arts, ou tout ça en même temps, souvent. Les filles, pareil, comédiennes, aides-soignantes, et quelques unes qui faisaient de la figuration bénévole sur le plateau de camion qui servait de scène aux copains de Gogol 1er... Et là, surgit l’image impérissable de celle attachée en petite culotte sur la croix, le samedi fameux après-midi sur le parvis de l’église, quand la bâche du camion venu se garer là fut ôtée. J’y étais, comme on dit, ai vu de mes yeux vu, parce que j’étais de ceux, rares, mis au courant avant les raids, dans le secret. La Sophie de mon squat aussi avait fait une apparition sur le plateau de camion, pour dépanner, une seule mais belle fois, en esclave fouettée ravie, tandis que le chanteur vêtu de sa légendaire soutane hurlait son fameux Adolf Mon Amour. Et le public alors riait, jubilait, en redemandait. Une époque de happening situationniste généralisé, un tout autre temps, dis-je.
      Pas étonnant que les médias, en chœur aient si vite déclaré que Punk is dead, et que les téléspectateurs l’aient cru, répété, punk is dead, punk is dead. Exactement comme ils avaient déclaré la vague hippie morte et enterrée sous prétexte d’Altamont. Johnny Rotten avait beau clamer que les punks étaient la revanche des hippies, ses punks étaient déjà décrétés morts, alors qu’ils bougeaient encore bien, j’en réponds.

      Parce que le punk, évidemment, c’était surtout un mouvement culturel contestataire, même si le téléspectateur l’a mal compris (à sa décharge, parions qu’il a peu fréquenté ces lieux, ni trop dormi dans un squat de Montreuil), le punk était un mouvement de fond exprimant clairement une révolte contre les valeurs établies. Une génération spontanée d’éléments incontrôlables, puisque image-lizzy4privilégiant, pour la forme, l’expression brute. Un mouvement porteur de volonté de repenser les choses, réajuster les valeurs. Pour dire, par exemple, qu’on se fout complètement de savoir la bagatelle qu’a coûté la robe de la princesse, qu’on voudrait plutôt savoir pourquoi la femme derrière les barrières pleure. Les punks vivaient et voulaient pouvoir vivre dans une société moins infernale, c’était l’affirmation au présent d’un renouveau culturel, par l’émergence inopinée d’une énergie nouvelle. Punk était synonyme de rejet, de liberté. Créations autonomes, émergence de labels indépendants, radios libres, fanzines, graphisme, self-made mode. Quelque chose de Dada, avec ce qu’il fallait de salutaire anticonformisme. Hommes se teignant les cheveux, filles se rasant d’elles-mêmes le crâne, sans attendre qu’un patriote rigolard vienne le faire. On a parlé, parle encore de nihilisme, de cynisme. Oui, si on parle d’attitude face à la vie, issue de l’école philosophique antique, qui déjà avait tenté le renversement des valeurs dominantes du moment, enseignant désinvolture aux grands et puissants de la Grèce Antique. Un cynisme proposant une autre pratique de la philosophie et de la vie en général, subversive et jubilatoire.

      Et voilà, comme ça tombe, les mots que je cherchais au début, pour dire Lizzy Mercier Descloux. Subversive et jubilatoire.

Jacques SERENA

(Prochaine chronique dans le n°24 du 28 juillet 2011)

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article publié dans le n° 20.
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