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#15- Bérangère Maximin et ses sirènes extraterrestres

"Elle, s’avère être suffisamment riche en elle-même pour être complexe et surprenante, un groupe de recherche à elle toute seule, telle qu’en elle-même toujours elle change, joyeusement chaotique. Chez elle, le fait de s’enfermer seule, semble lui faire remonter à la mémoire des paysages presque effacés, de vieux rêves pas encore faits, ou fantasmes. Des fleurs d’îles lointaines, ou d’autres planètes, des Vénus incognito, on entend même, nettement, entre autres jolis spectres, des sirènes extraterrestres."

La chronique de Jacques SERENA

 

Quand on est artiste en France, qu’on soit musicien, auteur dramatique, ou assimilé, le fait d’être à la fois proche dans le temps et dans l’espace est un lourd handicap, souvent même carrément rédhibitoire. Être encore peu ou prou du côté des vivants, susceptible de continuer à remuer, et puis visible à loisir, accessible en un coup de téléphone ou de voiture, ça ne fait pas bien sérieux. Comment se mettre tranquillement à vénérer l’œuvre d’un type ou d’une fille qu’on pourrait si facilement voir manger une part de pizza au thon, c’est la image-maximin1 question.

Par exemple, par ici, tout le monde s’accorde enfin à saluer un Bashung plus bien turbulent à l’heure qu’il est, ou à s’extasier sur une Kim Gordon, qui remue encore bien, mais loin, qui sait où, hors de vue.

Bérangère Maximin a donc eu à surmonter ça. A eu le culot de vouloir être écoutée, prise au sérieux, alors qu’elle est en pleine forme et on ne peut plus accessible, facilement abordable, chaleureuse, on lui parle, elle répond, longuement, gentiment. Et le pire c’est qu’elle y est parvenue, elle, à intéresser, à sidérer, à être prise mais alors très au sérieux, et non seulement en France, mais en Europe, et aux Etats-Unis (mais c’est vrai que, pour eux, elle doit avoir l’air de venir de loin).

Pourquoi Bérangère a plu et sidéré, j’ai essayé de comprendre. Il suffisait de me demander pourquoi moi, j’avais été tout de suite capté, dès l’écoute des premiers morceaux, et puis des suivants, du même tonneau, bien évidemment, c’était couru. Des signes qui ne trompaient pas. Cette ambiance tenace, ces courants souterrains, aimablement traitres, mine de rien turbulents, ces purs accidents. Surtout, on percevait l’ouverture d’esprit, l’altruisme, l’empathie, autrement dit une espèce rare d’amour du prochain, carrément. Pas de la musique image-maximin2pour montrer comment on sait très bien en faire, mais de la musique qui a puisé en soi et puis a cherché les moyens de toucher l’autre. Une musique qui s’adresse à moi, c’est flagrant, qui me regarde.

Alors, avant de l’avoir vérifié, j’avais deviné une partie du vécu, bien sûr qu’elle avait débuté jeune, et qu’avant d’étudier la composition, elle avait joué dans diverses formations de rock, de world. Evidemment qu’elle avait souvent joué face à des gens venus pour avoir des émotions et du plaisir, voilà pourquoi elle savait ce qu’était l’émotion, le plaisir, le partage, l’ouverture. Une expérience qui a dû lui apprendre qu’il ne suffit pas de savoir bien sentir, avec sa conscience pour soi, mais qu’il est aussi important de savoir bien faire ressentir à ceux qui sont là, en face.

Sa musique évoque des images, j’en réponds, des mondes aux étranges beautés. Et la beauté n’est pas seulement dans ces images évoquées, bien sûr que non, elle est aussi, elle est évidemment surtout, dans la façon de les évoquer, le langage créé pour.  Pour ce que j’en sais, j’ai aimé y retrouver l’écho de quelques bruits aléatoires comme les aimait Stockhausen. Imaginer l’usage d’objets détournés de leur fonction, ces sons d’ustensiles qui, libérés de leur côté utilitaire, ont pu être reconsidérés en tant qu’eux-mêmes. Cette affection qu’ont les image-maximin3artistes de ce genre pour les choses désaffectées. Et le fait est que les auditeurs dans mon genre trouvent beaux ces sons, et les émotions qu’ils procurent. Je dis beau, qu’est-ce à dire, on a dit beau, on n’a rien dit. On pense à ces usagers à la télé qui rabâchent tous, à chaque fois qu’on leur colle un micro sous le nez, qu’il n’y a pas les mots. Pour le coup, on leur donnerait presque raison. Les mots, j’ai dû aller les chercher chez les Japonais, pour tenter de dire par quelles gammes de beautés on passe en écoutant la musique de Bérangère. Kuwashi, le beau de ce qui est fin, raffiné, détaillé. Kiyushi, le beau à travers la pureté, exempt de souillure, rien de nuisible, du vierge, où le moindre objet, son, mouvement se détache dans toute sa richesse. Et aussi Utsukushi, mon préféré, le beau qui contient une dimension affective, que l’on pourrait, en gros, traduire par l’émouvante intimité des choses.

Les images que j’ai vues, moi, à l’écoute par exemple de certains fragments de son dernier CD. De mémoire, je suis pour les témoignages de mémoire, ils gagnent en flou, en doux chaos. C’est de l’intérieur nuit, un appartement vaste et vide, où les heures d’amour passées font encore des ombres. On entend comment ça bouge encore, et respire, soupire, peut-être rit, sous cape, chuchote. Tout ne sera pas dit avant le lever du jour. Par la fenêtre, des lueurs, collines éternellement en feu, rien de grave. A l’intérieur, de la solitude, calme, juste assez mélancolique. Dans le beauté de la lente dégradation des choses, si j’ose dire, et j’ose. La tristesse de l’altération et la beauté qui en résulterait, les deux se renforçant mutuellement. image-maximin3Et puis ça devient comme la petite symphonie à moitié imaginée d’un petit-déjeuner très loin on ne sait trop quelle enfance, et puis des livres tombés par terre, ouverts au hasard.

Réécoutant pour vérifier, deux titres de son bien nommé Infinitesimal, je persiste. Infinitésimal, j’entends ce mot comme infime, presque imperceptible, voire pratiquement insignifiant, qui n’est pas là pour à tout prix signifier, je pense à ces petits détails, dans lesquels le paradis est, ou l’enfer, certainement les deux, et les lourds de rabâcher qu’il ne faut pas entrer dans les détails, alors que pour les êtres comme elle et nous il n’y a d’important que les détails, et deux sortes d’êtres, ceux qui y entrent et les autres. Et là je repense à la phrase de Jouvet : "Rien à comprendre, tout à sentir". Mais sentir, avec Bérangère, c’est bien sûr prendre avec soi, c’est donc bel et bien comprendre dans le sens premier et fort du terme.

Le travail de Bérangère est du fait maison, dans son fameux studio à Paris qu’elle appelle Home Sweet Home Studio. Du fait maison mais qui échappe à la myopie qui est souvent le lot des travailleurs à domicile, qu’ils soient, là encore, auteurs ou musiciens, même combat, mêmes dangers. Elle, s’avère être suffisamment riche en elle-même pour être complexe et surprenante, un groupe de recherche à elle toute seule, telle qu’en elle-même toujours elle image-maximin5change, joyeusement chaotique. Chez elle, le fait de s’enfermer seule, semble lui faire remonter à la mémoire des paysages presque effacés, de vieux rêves pas encore faits, ou fantasmes. Des fleurs d’îles lointaines, ou d’autres planètes, des Vénus incognito, on entend même, nettement, entre autres jolis spectres, des sirènes extraterrestres.

On cherche bien sûr toujours des raisons, le pourquoi de cet attrait immédiat éprouvé pour celle-là, pourquoi on a aussitôt été comme en pays de connaissance à l’écoute de ces plages de sons à la fausse nonchalance. Peut-être parce que Bérangère a elle aussi grandi loin, a beaucoup déménagé, on a été voir des éléments de sa bio, mais ça ne suffit évidemment pas, on ne peut pas limiter un artiste à son enfance, ni même à un parcours, le corps est une chose, l’esprit, surtout celui d’un artiste, appartient souvent à tout autre chose. On ne sait rien de Rimbaud en sachant qu’il était natif de Charleville, élevé par une mère bornée et qu’il faisait fugue sur fugue, si tout fugueur à mère bornée natif de ville mortelle devenait voleur de feu, ça se saurait. N’empêche, Bérangère, j’ai aimé savoir qu’elle avait eu plusieurs vies avant celle-ci, qu’elle avait pris la peine de vivre bien des choses avant de se mettre à vouloir les restituer. Ce qui devrait quand même être la moindre des choses.

Et bien sûr, chez elle, ma gourmandise particulière : déceler les fragments prélevés chez d’autres, ces éléments sortis de leur contexte d’origine et qui, dans un tout autre contexte, reprennent vie autrement, deviennent donc autre. Qu’on imagine un peu, du Talking Heads dans une ambiance prospective, suggestive, au milieu d’un cheminement à la densité organique. Et le tout tellement cohérent qu’on en arriverait à jurer mordicus que son monde existe, qu’on en vient, de ce doux chaos, ou qu’on y va depuis toujours.

Jacques SERENA

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article publié dans le n° 47.
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