Yesterday's Parties


#04 - Roy Orbison, le cœur un peu plus net

"Roy Orbison, c’est la perception de ce mystère qui nous lie, nous autres, l’espèce en voie d’extinction, la tribu des romanesques tenaces qui ne capitulent pas, qui se disent encore que tous les pauvres bougres de lourds qui ont fini par croire que la vie n’était que ce qu’on leur rabâche à tout bout de champ qu’elle est, se font salement avoir."

La chronique de Jacques SERENA.



Roy Orbison, c’est un des secrets qu’on se confie entre gens qui, un soir, pressentent en eux de profondes et à peine avouables affinités, un secret donc assez bien gardé, heureusement, mais pas trop bien gardé non plus, heureusement. En général, c’est peu après vingt-deux heures, fin avril, début mai, quelqu’un a peut-être parlé d’Elvis Presley, de Gene Vincent, voire des Beatles, alors on se penche vers la possible âme sœur et on lui dit : Roy Orbison.
C’est une espèce de test, histoire d’en avoir le cœur net, ou en tout cas le cœur un peu moins flou, parce que si l’être à qui on se confie est déjà un adepte de Roy, vous pouvez vous laisser aller, ou bien s’il ne connaît pas encore mais vous avoue deux trois jours après image-roy1avoir été conquis, vous pouvez être à peu près sûr que vous allez vivre avec cet être quelque chose comme du doux chaos, des jours et des nuits qui en vaudront la peine. Parce que peine il y aura, c’est une affaire entendue, mais rares sont devenus les moments qui valent les peines qu’on en a.

Qu’est-ce qu’il a donc, ce Roy, quels sont ces drôles d’échos que ses chansons vont trouver en nous ? Et là, je parle des musiques autant que des paroles. Parce que quand, par exemple, on avait entendu sur un vieil album des Chaussettes Noires une reprise de son All I Have To Do Is Dream, on avait totalement adhéré à la mélodie, sa magie, son charme capiteux, et ce malgré les paroles nigaudes qu’avait collées dessus notre Eddy Mitchell national, mais en France le ridicule ne tue pas, la preuve est faite depuis des lustres.
Je ne veux pas dire que les paroles de Roy sont du Kierkegaard, ou du Leonard Cohen, non. Je sais bien que, pour être sensible aux paroles de Roy, il faut être de ceux qui ont gardé jusqu’à leur âge avancé dans un coin de leur esprit de cette sombre candeur qu’on a tous, ou presque, à l’adolescence. Parce que ce qu’il raconte, en résumé, c’est, pour faire bref, qu’on n’aime comme dans les rêves que dans les rêves. Dans son monde, il est question, en gros, de choses comme de soirs extraordinaires où il y a de la pluie tiède à la sortie d’un bar mégoteux, ou de nuits où on a raccompagné cette fille jusqu’en bas de chez elle, où on l’avait là, à côté sur le siège dans notre vieille Ford, avec l’obscurité tout autour, le silence, juste les petits craquements du moteur qui refroidissait et qu’elle ne se décidait pas à sortir.

Roy, c’est la reconnaissance instinctive et évidente de ces heures fiévreuses, intenses, extra-ordinaires, la perception de ce mystère qui nous lie, nous autres, l’espèce en voie d’extinction, la tribu des romanesques tenaces qui ne capitulent pas, qui se disent encore que tous les pauvres bougres de lourds qui ont fini par croire que la vie n’était que ce qu’on leur rabâche à tout bout de champ qu’elle est, se font salement avoir. Et ce terme de mystère que j’emploie ici est pleinement approprié, malgré la vulgarisation implacable des médias dont le but est clair : s’obstiner à démolir le peu de grâce qui pourrait encore subsister dans nos existences. Comme si certains image-roy2d’entre nous pouvaient oublier les regards silencieux de la nuit où on était seul avec elle dans la salle tamisée de l’aire de repos entre Toulouse et Villefranche-de-Rouergue, et le long baiser, couchés au bord de la route sous les sapins avec les épines qui piquaient la peau.

En fait, Roy, c’est l’art de saisir ce qui ne reviendra pas. Ce que sous-tendent les chansons de Roy, c’est l’émoi de quand la vie se met soudain à imiter les rêves, pour changer, et quand alors on a du mal à y croire. Chez Roy, c’est l’idée récurrente, dans une flopée de ses chansons, on ne s’en lasse pas. Dans sa chanson Oh, Pretty Woman, il voit donc arriver une jolie femme et la première chose qu’il trouve à lui sortir c’est un truc du genre : vous êtes trop belle, je ne peux pas croire en vous, vous n’êtes pas réelle, pitié. C’est du même tonneau dans sa chanson All I Have To Do Is Dream, dont j’ai parlé plus haut. Pour retrouver la femme de ses rêves, tout ce qu’il a à faire, c’est de rêver. On a connu plus entreprenant, comme type. Mais, si on veut mon avis, ces entreprenants n’ont pas forcément obtenu de l’objet de leurs désirs des moments plus intenses, et même s’ils sont parvenus à l’attirer dans leur chambre, pour faire ou refaire pendant deux ou trois semaines des parties de jambes en l’air, ce qui est très possible, très, s’ils ont su dire ce qu’il fallait, faire les gestes. Non parce que, quand même, à moins d’être un lourd congénital, un buveur de pastis, un maçon danois, même, tout être a bien dû un soir soupçonner, ne serait-ce qu’une seconde, dans ces situations où se profilait de l’extraordinaire, que les moments plus forts étaient dans l’attente énamourée.

Jacques SERENA

(Prochaine chronique dans le n°17 du 26 mai 2011).

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article publié dans le n° 13.
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