Acouphènes


La critique a été profitable, Monsieur

"Sans céder aux sirènes du vieux con statufié qui endosse volontiers l’habit du fossoyeur du futur, Robert Maggiori se présente au contraire comme un veilleur lucide et éclairé, confronté à la réalité peu réjouissante d’une époque qui n’aurait plus rien à transmettre puisqu’elle a déjà tout communiqué."

La chronique de Fabrice FUENTES.

Certaines voix se donnent à lire. Que l’on nous pardonne, dès lors, cet écart de conduite du jour : à défaut de notes, c’est la lecture de quelques mots qui sauront résonner par-delà les pages et distillent déjà dans nos oreilles une stimulante musique qui retiendra cette fois-ci toute notre attention. Ces mots pour le moins précieux sont ceux d’un journaliste de renom qui nous accompagne depuis fort longtemps, Robert Maggiori (64 ans). Une plume que d’aucuns qualifieront à raison d’historique qui, depuis le milieu des années 1970, explore le vaste continent des sciences humaines, et plus particulièrement le domaine de la philosophie, dans le Cahier livres du journal Libération. Dans Le Métier de critique, paru récemment au Seuil, Robert Maggiori, fidèle comme son collègue et ami-passeur Serge Daney à l’idée enracinée de transmission, revient sur l’exercice de son métier à l’aune d’une page qui se tourne, sinon d’une mort annoncée. Celle de la critique comme mise en perspective, approfondissement, transfiguration, remise en cause : "S’il y a dans l’idée de "critique" celle de "passer au tamis", de retenir le grain des choses et chasser les scories, bref de sélectionner – alors elle vogue vraiment à contre-courant et risque d’être emportée. Tout coexiste pêle-mêle dans ce que Zygmunt Bauman dirait être un espace liquide, indéfini, extraterritorial et global, un océan d’informations, de désinformations, de billevesées, de perles rares, de bijoux de pacotille, de trésors insoupçonnés, de reginglettes pour oiseaux et gogos, de merveilles d’érudition, de maquignonnages et de fraudes en tout genre. Comment, si tant est qu’on s’en avise, peut-on dans cet univers exercer la "critique" ?"

image-maggiori1Sans céder aux sirènes du vieux con statufié qui endosse volontiers l’habit du fossoyeur du futur, Robert Maggiori se présente au contraire comme un veilleur lucide et éclairé, confronté à la réalité peu réjouissante d’une époque qui n’aurait plus rien à transmettre puisqu’elle a déjà tout communiqué. Une époque sans frontière qui voit le professionnel jouer partie égale avec l’amateur, le raccourci être préféré au court-circuit, la valse des opinions supplanter l’éventail des pensées, le culte nombriliste des blogs détrôner la culture buissonnière, le nouveau exister en soi plutôt que par rapport à ce qui a été. Avec l’humilité qui le caractérise depuis plus de trente ans, le "journaliste critique", tel qu’il le revendique lui-même, dresse un constat dépourvu de cynisme qui n’étonnera, certes, plus personne aujourd’hui. Mais la chanson importe moins ici que l’art subtil du sémillant chanteur (enchanteur). Une chanson composée sans doigt en l’air ni volonté hasardeuse de sauter par-dessus son temps, avec le souci plutôt de se faire entendre par le plus grand nombre sans sacrifier à la crasse démagogie ou l’hermétisme pompeux : "En réalité, les limites de la lisibilité se posent d’elles-mêmes par approximations successives, dès qu’on s’impose comme règle d’airain qu’un article doit à la fois pouvoir être lu et compris par un néophyte et ne pas pouvoir être critiqué ou raillé pour défaut de technicité par un expert de la question". Pour ce faire, Maggiori aura régulièrement recours dans ses articles au biais biographique et à la longue-vue historique. Ces deux "torsions" (biographiste et historiciste) du journalisme philosophique visent à poser un cadre, orienter un regard, situer certains enjeux récurrents qui donneront aux lecteurs les principales clés pour lui faciliter l’exploration d’un ouvrage ou la connaissance d’un auteur, voire d’une œuvre, que l’écrit critique, volontiers spéculatif, vient ensuite travailler, articuler, éclairer, singulariser sans pour autant se supplanter aux objets visés. Car critiquer tient avant toute chose d’une rencontre, image-maggiori2d’une "éthique du sens commun", d’une ouverture vers l’autre, d’une casuistique. Une "leçon d’effacement" appelée de ses vœux par un de ses mentors, Georges Steiner, auquel Maggiori rend hommage, vers la toute fin de son livre, en perpétuant en quelque sorte sa délicieuse injonction : "laissons parler les œuvres".   

Outre ce discours de la méthode qui ne dit pas son nom, mais demeure bien lisible en filigrane, Le Métier de critique laisse entrevoir combien l’acte critique se doit de relever de l’expérience sensible. Robert Maggiori n’a ainsi de cesse de tisser des fils entre son "métier" vécu à bras-le-corps et sa propre histoire personnelle, comme lorsque l’auteur évoque son premier entretien avec Sartre, jeté aux oubliettes, ses amitiés émouvantes avec Bourdieu et Jankélévitch, la rédaction improvisée de sa nécrologie de Baudrillard ou, encore, quand il accorde des pages vibrantes à la presse écrite des années 1970, ce bain vivifiant dans lequel il fait bon se replonger. Trouver la bonne distance, entre le critique et le lecteur, entre soi-même et les autres, de sorte à installer dans la durée "un espace social de réflexion et de confrontation" où chacun chemine l’un vers l’autre, s’expérimente sans perdre sa lucidité, et encore moins son "esprit critique", voilà qui nécessite une éthique et une rigueur, sinon une exigence débarrassée de tout "calcul" : "Je ne crois pas avoir jamais écrit un article pour gagner quelque chose ou obtenir les faveurs de quelqu’un", précise à ce sujet Maggiori, dont on n'attendait pas moins. Sélectionner un ouvrage au profit d'autres, qui sonnent dès lors comme autant de "reproches silencieux", relève d'un choix douloureux, d'une réelle "souffrance" qui  anime le critique soucieux de mettre en jeu son propre rapport au monde et les fondements féconds de sa discipline, plutôt que d'une logique de tribunal (le jugement moral définitif) ou de cour d'école (les notations stériles). Alors que le bruit médiatique a envahi tous les étages du consensus, les nobles murmures de Robert Maggiori s’avèrent plus que jamais d’utilité publique, à l’endroit où beaucoup d’autres de ses confrères ébahis ronronnent et s’égosillent tout en ne donnant, finalement, rien à entendre de pertinent. Et maintenant, musique !

                                                                                                                                                                                           Fabrice  FUENTES

Robert Maggiori, Le Métier de critique, Seuil, 124 pages.  

 

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article publié dans le n° 13.
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