Yesterday's Parties


#13 - Elliott Smith, le taré chantant

"C’est ce que moi j’appelle maturité, lucidité, ce qui bien évidemment flirte avec le désenchantement. Et, dans son cas, c’est précoce. A douze ans, il compose des chansons qui figureront, et feront même bonne figure, sur ses futurs albums. Ce doit être une des contreparties des enfants de familles désunies, on n’a rien sans rien, comme une espèce de compensation."

La chronique de Jacques SERENA.

En général, quand on veut se faire une idée d’un type, on a largement assez de ce qu’on le voit faire, l’entend dire. Même pour les chanteurs d’aujourd’hui, ou auteurs, on peut passer outre l’enfance, ces années insipides faites de solitude ordinaire, d’injustices floues, d’abandons médiocres, rien de bien original. Mais, dans certains cas, comme celui d’Elliott Smith, c’est plus net et surtout plus complexe. Parce que depuis sa toute première année jusqu’à sa toute dernière, tout est inextricablement lié, étroitement tissé. Comme dans un bon vieux roman, du début à la fin, tout ce qui advient influe sur la suite des événements, même ce qui a l’air anecdotique, comme une dérouillée, quoi de plus anecdotique qu’un image-esmith1tabassage d’enfant par une brute éméchée, et pourtant. Chez lui, les incidents de l’enfance, c’est essentiel, dans le sens où c’est ce qui l’a fait être ce qu’il a été. Je dis ce qui l’a fait, ce serait plutôt défait, oui, plutôt.

En quelques mots. Au départ, Elliott s’appelait Steven Paul, déjà ça. Devoir commencer dans la vie en s’appelant Steven Paul. Né dans le Nebraska, par-dessus le marché. Et il n’a pas un an quand son père, le vrai, encore étudiant en médecine, se barre en laissant derrière lui femme et enfant, s’en va recommencer à zéro, plus loin, seul. Soit dit en passant, on ne peut pas lui jeter la pierre, à ce père, d’avoir réfléchi, franchement, se retrouver soutien de famille alors qu’on n’a pas encore passé ses examens, du plomb dans l’aile avant même d’avoir pu prendre son envol.

N’empêche que, pour le bambin, ça commence raide. Et ça va continuer dans le même esprit, puisque le nouveau mari que se choisit sa mère est un gros ignare qui passe son temps à taper allègrement sur tout ce qui ne peut pas trop lui rendre les coups, les meubles, l’électroménager, la mère et, bien sûr, tant qu’il y est, le gamin. Comme si ça n’était pas déjà assez de s’appeler Steven Paul et d’être né dans le Nebraska. Et Gros Ignare ne s’en lasse pas, ça dure des années, toute l’enfance, à tour de bras, pas beaucoup d’imagination, ce image-esmith2nouveau mari, mais de l’endurance, on ne peut pas lui enlever ça.

Quant au jeune garçon, ces épisodes répétitifs le marqueront à jamais. On peut se demander, en tout cas moi, je me demande si les coups injustes peuvent exacerber une hypersensibilité, ou si l’hypersensibilité fait qu’on ne guérira jamais des coups. Parce que lui, il s’en souviendra toujours, dans le sens de tous les jours, du gros ignare, qu’il appellera dans ses chansons "Charlie" (Charlie te bat semaine après semaine et quand tu seras grand tu seras taré).

Vrai que, d’un côté, je dois reconnaître, en accord avec les parents d’élèves, que ça ne doit pas arranger, ces méthodes d’éducation. Mais vrai aussi, et je n’en démordrai pas, que ça donne également, parfois, à celui qui le subit, une maturité précoce. Quand on doit anticiper, prévenir, appréhender, toujours sur le qui-vive. Pour preuve, il n’y a qu’à voir, en contre-exemple, l’imbécilité bovine que garde tout au long de sa vie l’usager moyen, qui a grandi et toujours vécu dans la totale sécurité, toujours eu ses anniversaires souhaités et fromage et dessert, comment même dans la rue il se croit dans son salon.

Donc, le petit Smith sort de là, il le dit lui-même, un peu taré, oui, c’est une affaire entendue, mais avec cet éveil, cet esprit en alerte, cette prémonition, ce sentiment permanent que le calme apparent n’est qu’un leurre, un simple répit. C’est peut-être ce qu’il appelle taré. C’est ce que moi j’appelle maturité, lucidité, ce qui bien évidemment flirte avec le image-esmith3désenchantement. Et, dans son cas, c’est précoce. A douze ans, il compose des chansons qui figureront, et feront même bonne figure, sur ses futurs albums. Ce doit être une des contreparties des enfants de familles désunies, on n’a rien sans rien, comme une espèce de compensation.

Autre point qui m’intéresse, sa famille est bien catholique, et pratiquante, on peut y boire, y cogner, s’y amouracher de gros ignares, certes, mais on va à l’église régulièrement et on traîne son enfant tous les dimanches à la messe. Ce qui va lui inoculer une peur bleue de l’enfer, qu’il gardera à vie, d’après ses amis et petites amies. Pas fatalement une mauvaise chose, ça, pour la profondeur du verbe, des vues. Mieux vaut une croyance bête que pas de croyance du tout, comme disait je ne sais plus qui, peut-être Beckett.

Au lycée, il monte un premier groupe, Stranger Than Fiction. Nouveau noyau, et c’est à ce moment-là qu’il choisit de ne plus être Steven Paul Smith mais Elliott Smith. Comme tout être qui a pris un trop mauvais départ, il éprouve ce besoin de changer de peau, de vie. Pour ne plus se rappeler, il faut ne plus répondre au vieil appel. Ça peut mener loin, bien sûr, et n’est pas sans danger. Quand on n’est déjà plus celui qu’on était, et pas encore celui qu’on veut devenir.

Une des choses qui le sauve, qui en a sauvé plus d’un dans son cas, c’est la lecture. C’est un lecteur assidu, un bien fervent, un très curieux. Il passera haut la main ses examens de philosophie et de science politique. Les diplômes, il n’y tenait pas plus que ça, il dira que ça lui a juste prouvé qu’il pouvait réussir dans un domaine même sans en avoir spécialement image-esmith4envie. Mais dira aussi qu’il aimait bien tout ce qu’il apprenait, en philosophie surtout.

Passons sur l’errance d’après les études, les petits boulots, même avec les beaux diplômes en poche, même aux Etats-Unis, c’est comme ça, charpentier, boulanger, etc.

Il a le réflexe de former un nouveau groupe, Heatmiser. Un peu punk, un peu grunge, un style dans l’air du temps, ça marche, un contrat est signé chez Virgin Records, ils sortent un album, Mic City Sons. Mais le groupe se dissout, sauf qu’Elliott Smith reste lié à Virgin par contrat. C’est compliqué, un contrat du genre inextricable, on dirait, ou alors c’est lui, Elliott, qui se sent trop lié, qui ne supporte aucun lien, en tout cas cette histoire va lui prendre la tête tous les jours, tant qu’il aura des jours.

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article publié dans le n° 44.
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