Yesterday's Parties


#11 - Leonard Cohen, le havre

"Je suis à peu près sûr que Leonard a fait sa chanson Famous Blue Raincoat en se disant que pour restituer la vérité du sentiment, il ne fallait pas tout dire. Il savait qu’on ne restitue pas un moment de présent en le fixant, en l’excluant, le retranchant, en faisant des trous de mort dans le monde. On restitue un sentiment de vie par une esquisse floue, mouvante, fugace, des mots poétiques, des sons aléatoires, qui ajoutent au monde de leur éternité, bribe par bribe."

La chronique de Jacques SERENA

  M’arrivait encore, de temps à autre, de m’allonger sur mon matelas posé à même le sol dans le coin de ma pièce en fin d’après-midi. A me voir, on aurait pu croire que j’avais un coup de barre, besoin de me coucher tôt, malade, vanné, voire que je cuvais mon Bergerac, mais non, l’erreur qu’on aurait faite. En fait, je relisais une lettre. Avec dans l’idée que c’était comme ça, en relisant chaque phrase dans cette position, dans ce lieu, que j’allais me remettre dans l’état où j’avais été, le fameux soir où je l’avais reçue, cette lettre, et lue. Deux feuillets où la femme que j’aimais m’expliquait qu’elle m’aimait certes image-cohenyesterday1mais aimait aussi mon ami et allait le rejoindre. Je relisais donc et, faisant les mêmes gestes dans le même décor, j’espérais retrouver l’état spécial dans lequel cette lettre m’avait alors plongé, un état vibrant, fort, qui m’avait fait me sentir pleinement vivant, empli d’un doux chaos. Bien sûr, la lettre datait de quelques années, mais peu m’importait, à quoi bon les dates, les anciens quand ils parlaient d’un désastre ne donnaient jamais de date, c’était comme toujours le même, qui aurait toujours été là et qui, de temps à autre, aurait refait surface, quand on l’oubliait, qu’on baissait la garde. Et donc, moi, lettre en main, sur mon matelas, couché en fin d’après-midi, m’étant remis en condition, j’espérais retrouver ce sentiment fort et rare éprouvé en temps et heure, cette impression de vibration, de profonde et absolue solitude, ce mélange de douleur et d’extase. Il faut dire que les pièces où je dors, ai toujours dormi, se ressemblent toutes, depuis toujours, et ça ne changera plus, je le crains, non, je ne le crains pas, j’aime ça, minimum de meubles, table, chaise, et matelas à même le sol dans un coin, enfin bref.

  M’arrivait même de pousser le vice, avec cette lettre d’elle en main, d’aller jusqu’à avaler des coquillettes, puisque c’est ce qui me sustentait à l’époque, assaisonnées à l’huile et au tamari. C’était toujours un vendredi, fin d’après-midi, autour de six heures, avec ciel morose, qu’est-ce que je raconte, le ciel n’est ni morose ni rien, le ciel ne fait pas de sentiment, tant mieux pour lui, ou tant pis, là n’est image-cohenyesterday2pas la question, c’est nous qui faisons du sentiment, le ciel s’en tape, il passe, voilà tout, et repasse, parfois, même pas, si ça se trouve, ce n’est peut-être jamais le même, comme pour la rivière sous le pont, qu’un ciel revienne, c’est encore moi qui ai ce sentiment. Enfin bref. Toujours est-il que le décor était plus ou moins pareil, la lettre pareille, le ciel me semblait pareil, et je ne vibrais pas. Parce que moi, je n’étais plus pareil, voilà. Moi je n’étais plus le même. Voilà pourquoi ça ne le faisait plus, comme on dit. C’est moi qui avais changé, pas le ciel, ni le temps, ni la lettre, moi qui avais changé, et qui en avais le sentiment, dans le temps qui lui ne changeait pas, enfin, pour ce que j’en savais, le sentiment que j’en avais.

  Et puis voilà que mardi dernier, j’ai réentendu une chanson de Leonard Cohen, Famous Blue Raincoat, et soudain ça l’a refait, tout m’est revenu intact, la solitude, la force, la douleur, la vibration, le doux chaos, l’extase. Alors que les conditions étaient loin d’être réunies, au contraire, un mardi, le pire jour, autour de quinze heures, la pire heure, et je venais de finir un restant de thon au naturel. Ce qui m’a amené à en conclure que les conditions du sentiment rare que l’on avait un beau jour éprouvé ne sont pas dans la tentative de rassembler la pièce à conviction, ni dans la qualité du décor, ni dans la lumière, l’heure, le goût dans notre bouche, non. On aura beau se procurer des coquillettes, de la pénombre et image-cohenyesterday3le reste, on pourra toujours reproduire les circonstances, mais on ne pourra pas créer, préméditer le doux chaos, la vibration forte, la douleur rare, l’extase, la preuve est faite. 

  Alors bien sûr, je veux penser plus loin, ma curiosité légendaire. Je veux savoir le pourquoi du pouvoir de cette chanson de Leonard Cohen sur moi. Ce qui m’amène naturellement aux photos que j’ai gardées, d’entre toutes celles que j’ai faites de mes différentes compagnes, depuis le temps. Le tri s’est fait vite, lors du dernier débarrassage de plancher, en rapport avec la force du moment qu’elles restituaient. Leur point commun, constaté après coup : sombres, floues, mais en même temps précises sur certains détails inopinés, la jupe chiffonnée par terre, le cahier resté ouvert sur les draps. Et j’en viens à penser que cette chanson de Leonard Cohen m’atteint pour la même raison que ces photos. Pas trop précise, rien d’explicite, ni de trop figé, de trop univoque. Et, en même temps, des éléments qui accrochent, détails indéniables, au sens fort, qui ne peuvent être niés. Suffisamment de part d’ombre pour pouvoir se reconnaître, et juste assez d’éléments pour qu’on soit personnellement épinglé. J’ai vu cet imperméable, moi, ma main au feu. Déchiré à l’épaule, justement. Cette chanson en forme de lettre au frère ami, c’est ma propre lettre, mot pour mot. Cette femme dont il parle, je la connais, ne connais qu’elle. Elle pourrait demain me laisser un message, m’annoncer qu’elle vit avec un kiné à Angers et espère que je m’en sors, de toute façon je ne connais que trop l’ami, le frère, l’assassin dont il parle, ce cher salaud qui a su dire les mots qu’il fallait, mettre la musique qu’il fallait, avec la bonne lumière, créer un petit havre plein de tentations auxquelles elle n’a pas su résister. Et bien sûr, j’aurais pu le dire aussi bien que Leonard Cohen que, malgré tout, ce triste salaud, on l’aime, et compatit à ses ennuis, regrette sincèrement que les conditions de vie faites aux image-cohenyesterday4hommes aujourd’hui l’aient poussé à lâcher la rampe, à aller dans le désert, en marge, on lui souhaite bonne chance, bien sûr, c’est bien de nous.

  Moi aussi, comme Leonard, dans une lettre, un soir j’avais sincèrement remercié ce frère, d’avoir brisé ce couple que je formais avec cette femme, cette bulle, ce petit aveuglement, où j’avais ôté ma veste, commencé à signer mon billet d’absence au monde. Et ce n’est pas la mise en scène fidèle du vieux moment, qui m’a rendu ma fière solitude vibrante, mon extase, c’est Famous Blue Raincoat de Leonard Cohen, ses mots justes, juste assez ambigus par-ci, juste assez précis par-là, comme toute vérité, surtout intime. Moi aussi, elle était ma femme, moi aussi le frère l’a prise sans même vouloir en faire la sienne, avec elle n’a arrêté ni de chercher, ni de boire ni de dormir, elle n’était déjà plus sa femme bien avant de le quitter et n’a jamais pu redevenir la mienne. C’est bien ça, exactement.               

  Je remets la chanson, et regarde mes photos. On les dirait presque ratées, c’est pour ça, certainement, que je les aime. Elles laissent à désirer, comme on dit. Les filles sont là, si on veut, alors on veut, doit vouloir. On devine, pressent. Celle-là a été surprise, ne s’attendait pas à être prise là, comme ça, dans son coin d’ombre, entourée d’un bout de drap. Une photo ressemblant beaucoup, il n’y a pas de hasard, à celle qui figurait au dos d’un autre album de Leonard Cohen. Lui aussi aimait donc à l’époque les prendre en photos. La sienne tapait sur une machine à écrire, des textes à lui, j’ai toujours imaginé, peut-être parce que la mienne tapait mes textes à moi. On a tous fait ça, prendre en photo, dans la plus grande intimité, celle dont on avait très peur que quelqu’un d’autre la voie, et puis décider de la image-cohenyesterday5montrer, l’exposer, autrement dit l’exhiber. Quitte à subir les tempêtes, disait l’autre, feignons d’en être les organisateurs.

  Sans doute Leonard Cohen aussi a commencé par faire pendant des années des photos précises, claires et nettes, et peut-être même des chansons explicites, jusqu’au jour où il s’est rendu compte qu’elles lui faisaient oublier, le soulageaient, le dédommageaient, qu’en les faisant il se privait du long travail du souvenir, privait sa mémoire de faire son long cheminement de mémoire, c’est-à-dire de faire lentement son deuil, ou bien au contraire de magnifier, parfois la mémoire fait plutôt ça, soit elle nous fait faire notre deuil des moments, soit elle nous fait sublimer le souvenir, et puis un beau jour on se rend compte que l’état d’exactitude ne laisse rien à désirer. Empêche la mémoire de fonctionner, que ce soit dans un sens ou dans l’autre.

  Je pense, suis à peu près sûr que Leonard a fait sa chanson Famous Blue Raincoat, en se disant que pour restituer la vérité du sentiment, il ne fallait pas tout dire. Il savait qu’on ne restitue pas un moment de image-cohenyesterday6présent en le fixant, l’excluant, le retranchant, en faisant des trous de mort dans le monde. On restitue un sentiment de vie par une esquisse floue, mouvante, fugace, des mots poétiques, des sons aléatoires, qui ajoutent au monde de leur éternité, bribe par bribe.

 Et pour finir, il serait temps, autant laisser Leonard parler lui-même. Parce que l’événement n’est rien, dit-il quelque part, je cite de mémoire, et dis avec lui, tant que j’y suis, l’événement n’est rien s’il n’y a pas une compréhension humaine et particulière de l’événement. Si mon travail a quelque profondeur, dit aussi Léonard, c’est grâce à la façon dont j’assume mes expériences. C’est ce que je suis devenu. Un poète. Le poète est au cœur de conflits profonds et c’est dans son œuvre qu’il arrive à les résoudre. C’est son havre. Ça ne remet pas le monde en ordre, ça ne change absolument rien. C’est simplement un havre, le lieu de la réconciliation.

Jacques SERENA

. Crédit dessin : Alfredo Gonzáles (tiré du livre Songs by Drawings - homenaje a Leonard Cohen, Grupo Pandora / Colección Osimbo, 2011).

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article publié dans le n° 40.
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