Yesterday's Parties


#03 - Angus MacLise, de tout cœur avec lui

"Peu de traces enregistrées, c’est un fait, mais justement. Dans son cas, on sent bien que la rareté participe. Dès qu’on parvient à dénicher un morceau, à la première écoute, on sait qu’il faut être allé jusqu’où ce type est allé pour avoir pu rapporter quelque chose de cette veine."

La chronique de Jacques SERENA.

Angus MacLise, c’est l’autre. Le largué, le surnuméraire. On pourra toujours dire qu’il a joué avec LaMonte Young, le Theater Of Eternal Music, Yoko Ono, Terry Riley, etc., ce n’est pas rien mais, dans le destin de cet être-là, ça restera anecdotique. Ce qui comptera toujours c’est qu’il a été le batteur d’origine du Velvet Underground. Un des chefs historiques du groupe, avec John Cale. On a tous entendu, un soir ou l’autre, quelqu’un raconter que, dans le film expérimental Exploding Plastic Inevitable, la ténébreuse version de Venus In Furs qu’on entend en fond, est une des toutes premières prises du morceau avec Angus MacLise aux percussions. On a même aimé croire l’anecdote selon laquelle quand ils ont tous arrêté de jouer et de filmer, Angus MacLise a continué dans son coin de tambouriner pendant plus d’une demi-heure. C’est que ce type avait son propre sens du temps, à ce qu’on disait. Et son propre sens de beaucoup image-maclise2de choses, apparemment. Pour la petite histoire, il a été éjecté du groupe au moment des premiers engagements, quand il a eu du mal à comprendre qu’il faudrait jouer plusieurs soirs de suite les mêmes morceaux contre une somme d’argent convenue. Certains prétendent que c’est lui qui a préféré partir, mais on pense plus probable que c’est Lou Reed qui l’a viré. Bien sûr, on peut penser que Lou a toujours été dur, despotique, on peut même ajouter, dans la foulée, que par la suite Lou a même viré John Cale, et lâché les autres, on peut même remarquer en passant que, malgré tout l’amour malsain et incurable qu’on aura toujours pour ce vieux Lou, remarquer quand même que, depuis qu’il se la joue perso, quand il reprend des chansons du Velvet, il ne sait plus les jouer, ne trouve plus moyen d’en restituer la magie. Mais bon, d’un autre côté, il faut dire aussi que, franchement, cet Angus. Pour en revenir à lui. Un type qui ne veut pas savoir à l’avance ce qu’il va jouer, ni pendant combien de temps, ni qu’on le paye pour ça. Et là, on touche au côté un peu fatigant du type. Il faut évidemment resituer dans l’époque, les années soixante, les belles émancipations pour la plupart, du bon doux chaos, les routes qui s’ouvrent, oui, mais pour quelques-uns, fatalement, ceux qui s’y croient un peu trop, c’est assez vite la déroute. On les voit continuer, tranquillement, droit devant, on essaie de les rappeler, et à un moment on ne peut plus rien pour eux, alors bon, vas-y mon pote, continue, on va t’attendre là, de tout cœur avec toi. Et le pote y va, et n’en revient jamais. Angus MacLise, hélas, était ce genre de type. Alors, après, forcément, au niveau création, c’est disette, curiosité, déperdition, dissipation, éparpillement, dissémination, etc.

Peu de traces enregistrées, c’est un fait, mais justement. Dans son cas, on sent bien que la rareté participe. Dès qu’on parvient à dénicher un morceau, à la première écoute, on sait qu’il faut être allé jusqu’où ce type est allé pour avoir pu rapporter quelque chose de cette veine. Il doit bien exister quelques compilations, certainement, à une époque j’ai entendu parler de quelque chose comme L’Invasion de la Pagode image-maclise3Thunderbolt, un titre comme ça, il doit y en avoir un autre, si ça se trouve. Mais moi, ma rareté à moi d’Angus MacLise, est certainement encore plus difficile à trouver. N’empêche qu’il faut absolument, au moins une fois dans sa vie, avoir entendu son morceau intitulé Trance # 2. Une espèce de longue litanie dans laquelle il se traîne avec un John Cale et un Tony Conrad aussi mal en point que lui.

A quoi bon écouter ça, on me demandera. Je répondrai sans détour. On écoute Trance # 2, et, au bout d’un moment, ça ne rate pas, revoilà notre petit groupe de fiévreuses incurables, tiens, il y avait longtemps. On les reconnaît toutes, ou peu s’en faut, tandis qu’elles traversent notre appartement calmement. Tant que la musique dure, elles ne s’arrêtent pas, tournent lentement d’une pièce à l’autre, ignorant totalement celui qui est nous, qui reste là à les regarder, qui s’en est sorti. Qui depuis son matelas les regarde passer avec nostalgie. Et jusqu’à la fin, en procession, elles passent, et juste avant la fin, on se souvient qu’on ne devrait pas les voir, qu’elles sont parties pour toujours, et on remarque qu’elles ont à la main les mots qu’on a continué à leur écrire, qu’elles n’ont jamais pu lire.

Jacques SERENA

(Prochaine chronique dans le n°13 du 28 avril 2011).

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article publié dans le n° 9.
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