La Clé
#11- L'homme distillé
"La voix de Leonard Cohen est tellement en accord avec ce qu’il est qu’elle semble une affirmation supplémentaire de son ouverture à l’autre, de sa cohérence d’être humain. C’est sans doute cela que l’on éprouve lorsque l’on prétend s’être "trouvé" : un alignement intime de son être apparent avec son for intérieur."
La chronique de Stéphane MONET
En 2006, Suzanne Verdal est interviewée dans sa caravane par une chaîne de télévision, dans le cadre d’un documentaire sur les muses de chanteurs célèbres. Elle y raconte ses rapports avec Leonard Cohen et décrit les moments qui, selon elle, ont inspiré le poème et la chanson qui portent son nom. Puis l’enquête se poursuit par le passage obligé de la confession à l’anglo-saxonne, il faut absolument savoir si la muse et le poète ont consommé. Tout le monde est rassuré, le dogme romantique est intacte, la muse serait restée immaculée. Le plan s’élargit, il montre la femme mûre assise sur les marches de sa roulotte, ramassant ses cheveux longs dans un
turban, le regard illuminé. La dernière fois que Leonard Cohen aurait croisé Suzanne, il ne lui aurait pas adressé la parole, ne l’aurait en fait pas reconnue.
Le discours contemporain sur la création s’emploie à réduire la grâce à sa formule grégaire : c’est grâce à toi, moi, nous, eux, Dieu, la muse, etc. Le poète ne peut plus être simplement admiré pour ses œuvres, pour leur singularité : l’ordre nouveau prône une forme de structuralisme ressentimental, il faut faire la genèse, l’exégèse, le plus souvent la synthèse, des productions artistiques comme on dit, pour en attribuer la paternité à une nébuleuse d’influences et d’idéaux. Bref, ne plus cristalliser, ne plus aimer, ne voir en cela que l’illusion mais plus sa nécessité.
Le partisan Leonard Cohen nous offre un premier moyen de résister à cette négation de l’altérité comme enchantement : l’humanité de son visage. Il apparaît toujours ouvert, bienveillant, le regard est direct mais sans jugement, une séduction y opère sans artifices ; qu’il soit jeune ou vieux, l’âge y apparaît constamment comme une force intérieure, en mouvement, qui donne l’impression qu’il tend vers vous. C’est l’exact contraire d’un masque publicitaire ou narcissique, c’est un visage pour qui vous existez et qui ne lutte pas contre sa générosité naturelle. Plus encore, celle-ci est communicative, vous incite à enlever votre propre masque, à ne pas mentir ou vous mentir. La conséquence de ce premier
échange avec l’artiste est de susciter une écoute d’autant plus attentive de son œuvre qu‘elle se présente comme une confidence d’égal à égal.
Pour ma part, j’ai d’abord entendu Leonard Cohen avant de le voir mais il me semble que si j’avais eu à dessiner son visage je ne me serais pas trop trompé. Sa voix est tellement en accord avec ce qu’il est qu’elle semble une affirmation supplémentaire de son ouverture à l’autre, de sa cohérence d’être humain. C’est sans doute cela que l’on éprouve lorsque l’on prétend s’être "trouvé" : un alignement intime de son être apparent avec son for intérieur.
De sa voix, Leonard Cohen a fait une arme redoutable contre les aspirations contemporaines aux tapages vocaux mais aussi aux bluettes pacifistes. Profonde, jamais forcée, elle s’évertue à tempérer son lyrisme mélodique par une lucidité souriante. Mais quand son souffle pousse à nos oreilles une vérité cruelle, elle vibre comme une guimbarde qu'aurait remplacé une lame de rasoir. C’est cette implacabilité toujours sereine qui comme l’eau infiltre le plus profond de notre mémoire. La voix du poète devient alors, goutte après goutte, chanson après chanson, la bande-son de nos souvenirs, elle les
complète de ses révélations pour qu’ils deviennent la part d’expérience sur laquelle nous pourrons le plus compter.
Peu de chanteurs peuvent se prévaloir de cette transmission qui au final engage la vie entière de leur auditeur. C’est l’apanage des vrais poètes, ceux qui ont su distiller leurs sensations pour n’en transmettre que l’élixir de vie. Dans le cas de Leonard Cohen, cette image de l’homme distillé au sens aussi bien de dense, d’épuré, que d’aguerri me semble trouvé sa forme la plus juste dans la sculpture de "l’homme qui marche" d’Alberto Giacometti. Cet homme marche pour s’extraire de la lourdeur terrestre, qui l’entrave comme le souvenir d’une quelconque muse, comme l’addition des effets "soposonorifiques" d’une musique populaire dévoyée, et dans son effort il en vient à affiner sa démarche, à trouver une élévation dans la tenue d’une ligne sobre, dans l’élimination de toute complaisance, jusqu’à n’être que cette silhouette si fragile, émouvante et sereine surmontée d‘un visage hiératique que seul le bonheur a su endurcir. Beaucoup se sont demandés où allait l’homme qui marche. En écoutant Léonard Cohen, on peut affirmer qu’il suit sa voix.
Stéphane MONET
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