Notes du sous-sol


#10 - Rien à raconter

"J’étais bien. J’étais bon, en pleine lancée, je me montais le col du Ventoux, tranquille sans efforts et là à 100 mètres du sommet, j’ai regardé le chemin parcouru, le chemin qu’il restait à faire, mon texte, la page, l’ordi, et je me suis demandé à quoi bon ? À quoi bon tout ça ? À quoi bon rien ? À quoi bon rien du tout ?"

La chronique de Pascal BOUAZIZ.

"D’où, chose remarquable, rien ne s’ensuit…" (*)

 

"Je n'ai rien à raconter. Tant pis." (*)

 

Rien à raconter

Drôle d’anniversaire pour cette drôle de chronique qui fête drôlement sa drôle de première année. Drôle d’anniversaire : je suis là et je n’ai rien à dire. Je trouve plus. Fini. Nib. Que dalle. Peau de zob. Oh je sais, j’avais bien réussi à raccommoder de vieux restes, un petit quelque chose, un rien, pour vous, ne pas vous laisser dans le noir, le silence, tous, tout seuls, malheureux, évidemment malheureux, je veux dire : sans moi ! C’était d’ailleurs presque une belle chronique ! J’étais bien. J’étais bon, en pleine lancée, je me montais le col du Ventoux, tranquille sans efforts et là à 100 mètres du sommet, j’ai regardé le chemin parcouru, le chemin qu’il restait à faire, mon texte, la page, l’ordi, et je me suis demandé à quoi bon ? À quoi bon tout ça ? À quoi bon rien ? À quoi bon rien du tout ?

Je n’ai rien à raconter, c’est tout. Est-ce que je vais vous écrire juste pour vous dire que je n’ai rien à vous dire ? (On a en vu d’autres… Certainement. On en a vu d’autres.)

Allez quand même un peu de tenue. Tu n’as rien à dire, qu’à cela ne tienne, fais comme tout le monde, dis-le très, très, très longuement ! Et avec des chiffres ! (Vous voulez des chiffres ?)

 

Non c’est pas ça…

Non, c’est pas ça… C’est qu’on m’a demandé d’écrire un papier pour un Hors-Série Télérama sur Bob Dylan (je répète, excusez-moi du peu : On m’a demandé d’écrire un papier pour un Hors-Série Télérama sur Bob Dylan ! La consécration point barre !). Eh bien, oui, je l’ai écrit. Il est tellement beau, ce papier. Il est sorti ce 29 février. Depuis qu’est-ce que vous voulez qu’il m’arrive ? Le succès est un piège mortel. Où puis-je encore monter ? J’arrive plus. Arrivé au sommet, il ne reste plus qu’à redescendre. Et descendre, descendre, que voulez-vous, c’est rien à raconter… C’est le moment où on remballe les caméras. Le mec est arrivé en haut. L’Himalaya, pensez ! Il a planté le drapeau. Il a l’air d’un con d’un coup, tout arrivé. On croyait avoir à faire à un aventurier, un vrai de vrai, et en fait, à l’arrivée, c’est plus rien qu’un débile de sportif au sourire idiot. Pauvre andouille. Crétin ! Allez redescends ! Rentre chez ta mère. Avec tes engelures. Banane ! Fini. La descente, ça n’intéresse personne.

Je suis en descente, c’est tout.


Peut-être…

Récemment, je suis tombé sur cette phrase : "Jamais et en rien, je n’ai eu d’idées précises. La clarté est quelque chose de surhumain." (*) Personnellement, puisque j’ai pris le goût de parler de moi, personnellement, j’ai passé (perdu ?) mon temps à écrire des chansons qui ne disent que ça : "Peut-être". "Éventuellement". "Qui sait ?". "On voudrait pas mentir". "On sait pas". Des phrases qui ne sont pas si sûres. Pas si sûres mêmes de ne pas savoir. Qui n’osent pas prétendre. Et puis à l’aube de cet album, le cinquième quand même, qui sortira peut-être un jour, commencé il y a quoi, à peine 5 ans, à l’aube de l’écriture de ce cinquième  album, je me suis lassé. Moi-même, de moi-même. Je me suis lassé et je me suis promis de tenter l’inverse. Tout un album de certitudes ! Que des chansons sûres d’elles ! Fini les doutes ! Fini les euphémismes à deux balles ! La litote, aux chiottes ! L’ellipse ellipsé ! Les modulations (puisque c’est ainsi que mon ami Jean-Christophe m’a appris que ça s’appelait) terminées ! L’autre jour, cinq ans plus tard, donc, j’étais devant le micro, censé chanter quelque chose de définitif, un texte sûr de lui, qui ne coupait pas les cheveux en quatre, un texte qui disait les choses telles qu’elles sont ! J’étais là et je ne savais plus qui j’étais. Je savais plus qui parlait. Y avait quelqu’un à cette place-là encore y a pas longtemps, derrière cette tête, il est passé où ? Sous le masque des certitudes, (oh la métaphore !) il n’y avait plus que du flou.

Non, non, je suis désolé, je m’excuse, je m’en veux même mais "peut-être" reste finalement pour moi (euh…peut-être ?) le plus beau mot de la langue française.  Et puis c’est tout. (Peut-être…)

 

Mon gouvernement

Ne croyez pas que je sois fier. C’est une petite honte en soi (je fais collection comme ça pour m’occuper) de douter toujours. De ne jamais trop savoir. De ne pas pouvoir s’identifier jamais. A une idée. Un parti. Même une lubie. Une génération. Une minorité même. Son propre nom, déjà… “Oh Father change my name. The one I'm using now it's covered up with fear and filth and cowardice and shame.” (*)

Ne pas pouvoir s’identifier même à ceux qui ne peuvent pas s’identifier. Tenez, la campagne présidentielle… Autant me demander d’avoir un avis sur un mouvement de sable dans un bas-fond au large de la côte de Patagonie. Avoir un avis sur l’avenir de ce pays alors que je suis perdu devant le self-service de la cantine (Boudin ? Poisson ? Lentilles ou carottes ?) ? Je ne me reconnais même pas quand je me croise moi-même dans le miroir des toilettes. Me reconnaitre dans un programme. Un bilan… Pfff. Caca d’usine, comme dit mon fils qui est si beau. Qui est si intelligent. Qui me ressemble tellement. (Bon courage, petit…)

Non mon pays, c’est ma discothèque – mon président c’est Randy Newman –, mon programme c’est Leonard Cohen. Mon gouvernement, c’est ma bibliothèque ; Camus au ministère de la Chute, Kundera, aux Testaments Trahis, Vasili Grossman à la Vie et au Destin… Kertesz à l’Immigration ? Georges Hyvernaud à la rigolade festive ? Chamoiseau… Chamoiseau ? Laisse, on lui trouvera toujours quelque chose…

 

Non, autre chose, encore…

« Il va te voir à présent pour te chanter sa chanson française. Vous êtes légers, car mon printemps s’achève dans vos rêves.

Mais je le suis davantage, je chante pour des étrangers. » (*)

Oui, autre chose, c’est mieux. C’est vrai, oui, peut-être, tous ceux qui chantent chantent pour des étrangers. (Sinon on ne voit pas bien l’intérêt.) Tous ceux qui écrivent, même mal, écrivent pour des étrangers. Même à écrire dans sa propre langue, on écrit toujours en traduction. Il n’y bien peut-être qu’Artaud qui ne prenait pas la peine de traduire avant d’écrire. Le souci, peut-être, le petit accident, léger, (il n’y paraît presque plus), le petit incident qu’il m’est arrivé, devant le micro, j’étais devenu étranger même à celui qui chante pour des étrangers. Mais qui donc était là à ma place ? Peut-être simplement enfin que c’était moi. Je n’ai pas tellement l’habitude de me croiser. Je me suis pas reconnu. Qui sait ? Qui sait jamais ? Quoi que soit ?

 

Est-ce qu’on sait jamais rien ?

 

Est-ce qu’on sait jamais rien ? Qui peut prétendre savoir quoi que ce soit ? 95% de l’univers nous est totalement inconnu. Et on voudrait savoir pourquoi on se lève le matin ! 95 % de l’univers est régi par des lois dont nous n’avons aucune idée. Ni atomes, ni protons, ni neutrons. Ni lumière, donc, ni temps. Ni gravité. Ni Planck, Ni Einstein, Ni Hawking n’en ont jamais eu aucune idée. Dans 100 ans, on lira les travaux de pointe de la recherche actuelle et on rira comme on rit aux notes du procès de Galilée. On croit être brillant à ne pas pouvoir seulement appréhender la notion d’infini. Et voilà qu’une porte s’ouvre et que c’est encore plus compliqué de penser. Comme la première fois que tu écoutes Rock Bottom. Les lois de la gravité s’écroulent. Plus rien qui tient. Les murs tournent… T’es tout seul.

 

Solaris

C’est beau Solaris. La version de Tarkoski. C’est beau, mais c’est triste. Non j’y pense comme ça. Comme je le regarde en ce moment (10 minutes par jour c’est suffisant). Et que je vous parle d’infini. Voilà pourquoi. Tout ça pour dire qu’on a pas idée. C’est tout.

 

Je zone

Je zone. Je zone. Je perds le temps que j’ai plus. Y en a qui surfent. C’est joli. C’est sportif. C’est bronzé. Moi je zone et je grossis. You Tube. Sites débiles pour matos de guitare. "Et tu ne rêves plus jamais que de ce que tu pourrais peut-être un jour t’acheter" (*). Les sites de démonstration de matériel de guitare sont à la musique ce qu’une plaquette de publicité Speedy est à la littérature de voyage. En gros, le temps que je perds, c’est ça : c’est comme allez chez Speedy au lieu d’écrire Sur la route. Un rigolo quand même de site. Rigolo, quand on est fou. Assez fou pour regarder une pédale de guitare en gros plan pendant 10 minutes. 10 minutes fois x fois x jours… Je zone. Je traîne. Je suis fatigué, c’est tout.

 

Et les gens continuent de parler

Et les gens parlent. Et les gens parlent quand même. Même pendant ça… Scout Niblett…

Un moment, au Café de la Danse l’année dernière, partie pour chanter quelque chose comme We All Die, seule à la batterie, quelques voix s’élèvent pour l’accompagner, un sing-along crétin, elle s’arrête. "Ah c’est le moment où on chante tous ensemble ?" Et la voilà de se lancer dans We Are the World, tongue tellement in cheek que ça faisait mal. Même aux autres gens. Les normaux. Les autres.

 

"Mein Gedicht, das genicht…" (*)

Eh ben voilà, ça y est. Les enregistrements sont terminés. Va falloir penser à le faire entendre, le sortir ce cinquième  album. Faire des pieds et des mains pour arriver à prévenir, seulement, prévenir les gens (mais où sont les gens ? (*)). Prévenir les gens que ça peut intéresser qu’il existe enfin ce cinquième album. Faire en sorte que les gens que ça peut intéresser et qui sont prévenus s’y intéressent réellement (encore plus dur). S’y intéressent assez pour l’écouter (encore encore plus dur). En fassent éventuellement l’achat (de nos jours, presque inimaginable). Et refaire des concerts. Refaire des concerts, des concerts devant des gens qui parlent (Je suis en descente, c’est tout. C’est dingue ce que je vais vite à descendre quand je mets des années à monter.).

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article publié dans le n° 43.
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