Notes du sous-sol


#09 - Leonard Cohen ou l'admiration

"Si tous ces gens aiment Leonard Cohen, c'est qu'il est aimable par tout le monde, donc banal, donc je ne peux pas l'aimer. Je ne peux quand même pas aimer quelqu'un que tout le monde aime ! Ma déontologie me l'interdit formellement. Cohen, c'est une erreur, je me suis trompé. Depuis le début. Toutes ces années à écouter, à lire Cohen. Une erreur. Mauvais jugement. Ça peut pas être si bon que ça, je vous dis, puisque tous, là, ils font comme s'ils aimaient ça."

La chronique de Pascal BOUAZIZ.

 

Laissez tomber… C'était pire. Les places étaient numérotées. J'étais à peu près à la plus mauvaise place possible. Absolument tout au fond du tout au fond, tout en haut du tout en haut, et de surcroit de côté. Ah oui et bien sûr sur un strapontin. Derrière une cinquantaine d'anciens louveteaux, anciennes jeannettes, salariés à la Société Générale, assis devant moi sur une cinquantaine de strapontins. Leonard Cohen est monté sur scène. Enfin, je ne l'ai pas tout à fait vu. Il avait la taille à peu près d'une touche de clavier. Mais les lumières s'étant éteintes et la foule s'agitant (ouah… faisait la foule), je me image-cohenssol5suis douté. Bon faut vous dire. Bien sûr, je ne serais jamais allé au concert, mais j'avais quand même lu tous les comptes rendus possibles de cette tournée. Je vous résume le ton général des comptes rendus ? "Quelle émotion !" Bah, pas grave, j'ai tout lu quand même. Et donc je savais. Je savais que le groupe était censé être génial. Un de ses meilleurs. Je savais qu'il était, Cohen, merveilleux, touchant, drôle, il faisait des blagues sur scène, il n'avait jamais aussi bien chanté. Je le savais. Je l'avais lu.

Bon alors du coup. Le groupe ? Pour résumer ? Musiciens de balloche faussement bien sapés qui n'auront jamais, mais jamais, le bon goût de risquer une fausse note. De toute façon, on les entendait pas, noyés qu'ils étaient dans le mix variété atroce. On n'entendait les musiciens que quand ils faisaient un solo. Quelle horreur ! Sa guitare à lui ensuite… Il avait pourtant l'air d'en jouer. Elle avait la taille d'un quart de touche de mon clavier. Rien entendu. Sa voix ? Ah oui, il chante bien pépère. D'ailleurs on entend que ça, que lui, que sa voix. Mais alors ouf pas très fort. Faudrait pas que ça dérange. Faut tendre l'oreille. Y a que ça à entendre mais on l'entend pas. Du coup on entend ses voisins de siège ! On entend les commentaires de ses voisins sur des chansons de Leonard Cohen ! L'enfer sur terre ?  Mais oui c'est bien ça : entendre mal les plus belles chansons du monde avec par-dessus les commentaires de monsieur et madame tout le monde. Madame tout-le-monde ? "Ah oui je la connais celle-là ! Ah celle-là non… Ah oui celle-là oui. Ah celle-là ? Euh non. Ah si ! Elle est jolie. Tu l'aimes bien chérie toi aussi celle-là ? Oh oui c'est vrai ? Oh comme je t'aime ! Tu l'aimes bien toi aussi ! Ah non celle-là on la connait pas ! Si ? Elle était pas dans une pub pour le Crédit Lyonnais ? Il a l'air gentil. Hein ? Il a un joli chapeau. C'est rigolo. Ils ont des chapeaux. Toi aussi mon chéri ? Tu trouves ça rigolo ? Parait qu'il y a François Fillon dans la salle ! Tu l'as vu, Il parait image-cohenssol6qu'il y a François Fillon dans la salle… Hier y a avait Carla avec Sarkozy. Oui ! C'est vrai. Ce soir paraît qu'il y a François Fillon !"
Mais qu'est-ce que je fous là ? Mais qu'est-ce que je fous avec ces gens ? Mais qu'est-ce que je fous dans ce pays ? Dieu ? Mon Dieu ? Où est l'erreur ? La nouvelle de François Fillon, elle a fait le tour de la salle en moins de temps qu'il m'en faut pour l'écrire. Jusqu'aux toilettes, ils en parlaient. Ils ont Leonard Cohen sur scène. Ce qui les scie c'est que François Fillon soit dans la salle. ("Hier", sous-entendu on a raté, "il paraît qu'il y avait Carla et Sarkozy !") Dieu ? Mon Dieu ? Pourquoi m'avoir fait partager avec François Fillon ? Quel est ton message ? Tes voies sont impénétrables je sais, mais là il y a comme un peu de l'exagération. Heureusement que je n'applaudis jamais. Sinon j'aurais applaudi en même temps que François Fillon ! Dieu ! Est-ce ça ton signe ? T'en as pas un plus joli ?

"Ah oui je la connais celle-là ! Ah celle-là non… Ah oui celle-là oui. Ah celle là ? Euh non. Ah si ! Elle est jolie." Mais elle, la scoutasse, elle se rend compte de ce qu'il chante son chanteur ?
     "On se sent seul ici,
     Il n'y a plus personne à torturer"
- On la connait celle-là chéri ?
     "Donnez moi du crack, de la sodomie
     Prenez le dernier arbre qui reste
     Enfoncez-le vous dans le trou de votre culture"
image-cohenssol7- Il a un joli chapeau quand même. 
Tu devrais en mettre un chouchou ça t'irait sûrement très bien !
     "Rendez-moi le mur de Berlin
     Rendez-moi Staline et St Paul
     J'ai vu le futur frangin
     C'est le meurtre"
- Demain je passe à C&A je te dirai ce qu'ils ont.
     "Tu verras une femme pendue par les pieds
     son visage recouvert de sa chemise de nuit"
- Ça me fait penser t'as payé le syndic ?
     "Donnez moi le Christ
     Donnez moi Hiroshima
     Détruisez un fœtus de plus
     Nous n'aimons plus les enfants
     J'ai vu le futur mon amour
     C'est le meurtre"
- Elle est jolie celle là hein ?
Elle bouge bien en tout cas.
Dommage qu'on soit assis chouchou on aurait pu danser !
Tu crois que François Fillon il danserait ? "

Chaque soir, les mêmes notes, le même ordre de chansons, les
mêmes blagues au même endroit ! Sois pas déçu, c'est toi qui
confonds : c'est du show business, pas une histoire d'amour !

 

 

 

Alors, je vous disais, je suis sur un strapontin derrière cinquante autres strapontins… Chaque chanson : standing ovation ! Toute la salle se lève : "Bravo ! Il est vieux ! Quel talent ! Il a un chapeau ! Bravo ! Il fait des blagues ! (On comprend pas ce qu'il dit mais c'est sympa quand même de sa part !) Bravo !" Standing ovation à chaque chanson pendant une à deux bonnes minutes et tout le monde se rassoit. Tout le monde ? Non ! Un village d'irréductibles résiste ! Et se bat avec son strapontin pendant une à deux bonnes minutes de plus. Pendant les deux bonnes premières minutes de chaque début de chanson, j'ai la perspective d'une cinquantaine de culs qui se battent avec leurs strapontins : "Oh ! mais c'est pas pratique quand même…!" Et jbling ils sont à peine assis que paf ! re-standing ovation ! Jbling les cinquante culs qui se re-lèvent ! image-cohenssol8Jbling les cinquante strapontins qui se re-rabattent ! "Bravo ! Bravo ! Quel talent ! Ah ça y est. On se rassoit. Oh mais c'est pas pratique quand même. Attends, mon manteau qu'est tombé…" Etc etc. Vingt-cinq fois d'affilée ils se sont re-levés. Ils se sont re-rassis. Levés. Assis. Quel monde. Mon Dieu. Est-ce ça le signe ? Excuse-moi de t'interrompre mais qu'est-ce que tu peux vouloir dire par là ?

Bon donc Leonard Cohen chantait et concrètement, je me disais, combien elle lui a coûté la place à mon frère ? Il aurait pas mieux fait de m'offrir le DVD ? Cohen au moins, je l'aurais vu de près. Là, de près, je n'ai vu que des choses qu'il aurait plutôt fallu me payer, et cher, pour que j'aille les voir d’aussi près ! Jbling !
Bon donc Leonard Cohen chantait et concrètement, je me disais, c'est encore long ? Jblang !
Bon donc Leonard Cohen chantait et concrètement, je me disais, je ne vais quand même pas partir avant la fin ? Jbling !
Bon donc Leonard Cohen chantait et concrètement, je me disais, ah oui cette blague, je l'ai déjà lu dans MOJO qu'il la faisait. Il la fait tous les soirs alors ? Ah oui cette blague aussi, déjà lue. Sur internet je l'ai déjà lu qu'il la faisait. Jbloung ! Ah oui celle-là aussi. Mais ne sois pas déçu p'tit gars, tous, tous, ils font comme ça ! Springsteen tous les soirs il fait semblant d'avoir un élan incontrôlable à descendre dans la foule, et chaque soir il fait semblant d'avoir du mal à remonter sur la scène et chaque soir, il prend le micro et chaque soir il dit "Someone get me a fuckin elevator, I'm fucking sixty !" Et tous les soirs les gens rient. Les gens applaudissent. Mais quoi, me disais-je, bonhomme, c'est du show, du spectacle, c'est le image-cohenssol9show business ! On demande pas à un acteur de changer son texte tous les soirs ! On lui demande de dire la meilleure phrase, de la meilleure façon, tous les soirs. Il s'agit d'en donner pour son argent, pas de faire semblant que chaque soir est unique. Ils font pas dans l'incunable ces gens-là. Ils font dans la reproduction. Et fidèle avec ça. Chaque soir, les mêmes notes, le même ordre de chansons, les mêmes blagues au même endroit ! Sois pas déçu, c'est toi qui confonds, qui crois que simplement parce que toi tu es là c'est un soir exceptionnel, c'est toi qui confonds, pas eux. C'est du show business, pas une histoire d'amour ! Pas besoin de surprendre tous les soirs, puisque tous les soirs, c'est jamais les mêmes qui sont là ! Ça me rappelle un concert de Yann Tiersen. À une autre époque dans une autre vie, messieurs-dames, moi aussi, j'étais chanteur ! Bon, comme j'avais rien compris, moi, je faisais jamais les mêmes blagues. Impro totale ! Chaque soir ! Un soir, c'était bien, un soir, je disais rien, un soir c'était moyen drôle, un soir j'étais trop de la balle hilarant comme garçon. Comme dans la vraie vie ! Je faisais sur scène comme dans la vie. Vraiment rien compris, le mec… Et bon j'étais chanteur, je vous parle d'un temps, 1998, et donc je chantais avant Yann Tiersen qui nous avait invités. Yann monte sur scène, au troisième morceau, il fait une blague : "Voici La Noyée, une chanson gaie." Rires dans la salle. Puis une voix s'élève… "Tu l'as déjà faite hier, celle-là !" Ouch. Coup dur. La honte. Un qu'était revenu deux fois ! Mais c'est du show bizness, monsieur ! Faut pas revenir deux fois !Page précédentePage suivante

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article publié dans le n° 40.
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