Notes du sous-sol


#09 - Leonard Cohen ou l'admiration

"Si tous ces gens aiment Leonard Cohen, c'est qu'il est aimable par tout le monde, donc banal, donc je ne peux pas l'aimer. Je ne peux quand même pas aimer quelqu'un que tout le monde aime ! Ma déontologie me l'interdit formellement. Cohen, c'est une erreur, je me suis trompé. Depuis le début. Toutes ces années à écouter, à lire Cohen. Une erreur. Mauvais jugement. Ça peut pas être si bon que ça, je vous dis, puisque tous, là, ils font comme s'ils aimaient ça."

La chronique de Pascal BOUAZIZ.

"You don't really care for music, do you?"
L. Cohen

Je n'ai jamais vu, je n'irai jamais voir Bob Dylan en concert. Je n'ai jamais vu et je n'irai jamais voir Neil Young en concert. Jamais. De ma vie. Je n'irai jamais voir Bruce Springsteen, et Townes Van Zandt est mort de toute façon. C'est pas que j'aime pas partager (quoique), c'est que je n'aime pas partager (mais pas du tout) avec n'importe qui.

Pourquoi j'irais partager comme ça avec n'importe qui ? Au nom de quoi j'irais supporter le spectacle de l'admiration crétine d'idiots patentés, je veux dire comme si leur admiration et la mienne étaient la même chose ? Grotesque supposition ! Vous rigolez ou quoi ?  L'admiration est une chose trop complexe et peut-être même légèrement trop honteuse pour être partagée en public. Un peu comme image-cohenssol1l'onanisme. (Si vous voulez.) C'est pas que ce soit désagréable en soi, mais généralement l'on préfère, un ne pas être vu en train de s'y livrer, deux ne pas voir les autres s'y livrer. (Toute exception étant possible bien sûr bien sûr, mais ne dérapons pas, ne dérapons pas. Pas tout de suite.)

Je ne devais jamais aller voir Leonard Cohen en concert. Jamais. Je m'étais promis. Pas lui. Lui, c'est le mien. Je ne voulais voir personne y toucher. Personne y touche. Touche y pas. Le regarde pas. L’écoute pas. L'admire pas. Tu vas le salir ! L'est à moi. Je te le prêterais même pas deux minutes ! T'as pas le niveau. T'as pas le diplôme. Tu comprends rien. Tu peux pas comprendre. Tu comprendrais même pas si je t'expliquais mille ans. Excuse-moi, ami public lambda, je te connais pas, mais il est fort probable que tu ne comprennes même pas ce qu'il raconte ! Allez, pas touche ! Compris ? Ouste, dégage… Leonard Cohen il est à moi. Point. Enfin… Il était…

Bon n'allez pas croire que je ne sois pas vaguement au courant que d'autres peuvent éventuellement connaitre (un peu) et admirer (un peu) son œuvre. Mais pas comme moi (Franchement, soyons sérieux !). Ou alors oui, d'autres gens "comme moi" (en toute modestie). D'autres gens, "comme moi", que j'admire aussi par ailleurs (comme moi que j'admire tant par ailleurs). Ceux-là, que j'admire, ils peuvent. Bon par exemple, Bob Dylan, bon il admire Leonard Cohen, avec lui, ça va j'accepte qu'on soit deux. On peut même faire un club (s'il insiste). Mais attention. Un tout petit club. Lou Reed peut venir éventuellement, mais pas trop souvent quand même. Neil Young OK. Joni Mitchell si elle veut, à l'ultra limite, Elvis Costello, aussi, c’est bon, OK, ça va. Voilà le club. (Townes Van Zandt est mort de image-cohenssol2toute façon.) En gros je n'accepterais d'admirer (cette activité honteuse) qu'en compagnie de gens que par ailleurs j'admire aussi. (Je ne referais pas le parallèle avec l'onanisme, ça va virer très dégoutant.)

Autant vous dire qu'à l'Olympia ce soir-là, au concert de Leonard Cohen, le Club, mon Club, était extrêmement mal représenté : j'étais seul. Parmi trop de monde. Tous ces gens. Mais comment ils les ont laissés rentrer ? Y a pas de contrôle ? Vient qui veut alors ? Suffit d'acheter sa place ? C'est n'importe quoi quand même…

Lui, là, par exemple, avec sa tronche, tu vas pas me dire à moi que je vais partager quelque chose avec lui ? Et elle, là. Tout droit sortie de sa réunion Tupperware catéchisme aux algues bio ! Mais tous ! Je ne vais quand même pas partager avec tous ces gens-là. L'admiration, c'est pareil que les gâteaux mais c'est l'inverse en fait. Plus y a de monde pour le partage, plus la part est petite, ça c'est vrai, mais plus ça t'écœure quand même à l'arrivée. Je veux dire, si tous ces gens aiment la même chose que moi, cette chose-là peut-elle être seulement digne d'admiration ? Si tous ces gens aiment Leonard Cohen, c'est qu'il est aimable par tout le monde, donc banal, donc je ne peux pas l'aimer. Je ne peux quand même pas aimer quelqu'un que tout le monde aime ! Ma déontologie me l'interdit formellement. Cohen, c'est une erreur, je me suis trompé. Depuis le début. Toutes ces années à écouter, à lire Cohen. Une erreur. Mauvais jugement. Ça peut pas être si bon que ça, je vous dis, puisque tous, là, ils font comme s'ils aimaient ça.

Ce soir c'est Cohen. Demain ils admireront Smaïn. Après
demain Michel Drucker, qui est bien gentil et qui a eu bien
du malheur quand même. Voilà. Ouf. C'est un malentendu.

 

 



Un instant, arrêtons-nous, voyez, souvenez-vous… Elvis Presley s'est vendu sous l'angle publicitaire de "50 millions de fans ne peuvent pas se tromper". Phil Ochs sous-titrait son album Greatest Hits – il faut déjà en soi, pas mal d’humour pour choisir ce titre-là – "50 fans ne peuvent pas se tromper". Au-delà du gag, hilarant, c'est évidemment la deuxième proposition qui a le plus de chances d'être vraie. Moins y'a de gens, proportionnellement, moins y'a d'idiots, ça va de soi, c'est logique, donc moins y'a de gens, moins y'a d'idiots et plus y'a de chances que si tous, ils partagent un avis, plus y'a de chances que c'en soit un bon. Pas compliqué. Plus y'a de monde, plus y'a d'erreurs. C'est tellement logique. Un film aimé par tout le monde ne peut qu'être mauvais. Un film aimé par trois personnes peut, c'est pas obligatoire, mais il peut, il y a une chance qu'il soit bon. (Évitons-nous aujourd’hui de tirer une quelconque conclusion politique de ces assertions ! Une autre fois, s'il vous plaît…) Bon donc autant dire que (la image-cohenssol3grosse découverte !!) le choix du plus grand nombre c'est la poubelle… La lie. Le fond. Le jus de poubelle. Si on faisait voter les gens, les gens voteraient pour Hugues Auffray et pas Bob Dylan ! Les gens voteraient pour Isabelle Boulay et pas Leonard Cohen !

Alors je vous vois venir vous allez me dire, mais qui alors distribue les bons points ? Qui décide de quoi qu'est bien ? Euh… Eh ben moi, non ? C'est plus simple. On fait comme ça. C'est moi qui décide. Suffit de me demander.

Vu le nombre de gens à l'Olympia, ce soir-là, je suis désolé, mais je me vois dans l'obligation de conclure que Leonard Cohen est mauvais. C'est tout. D'où cette solitude immense, mes amis (au fait, mes amis ? mes lecteurs ? mes semblables ? mes frères ? Rassurez-moi, vous n'êtes quand même pas trop nombreux, ne me faîtes pas peur), d'où cette solitude immense… Si Leonard Cohen est bien à juste titre digne d'être admiré : qu'est-ce que je fais là à me le salir avec tous ces gens ? Si Leonard Cohen est une erreur : qu'est-ce que je fais là avec tous ces gens ? En gros : qu'est-ce que je fais là avec tous ces gens ?
Seule échappatoire à ce raisonnement imparable : le sacro-saint malentendu déjà évoqué dans ces lignes une autre fois. Ah oui ils aiment, ils adorent, ils admirent mais ils ne comprennent même pas pourquoi. Voilà qui me sauve. C'est juste un malentendu. Ce soir c'est Cohen. Demain ils admireront Smaïn. Après-demain, Michel Drucker, qui est bien gentil et qui a eu bien du malheur quand même. Voilà. Ouf. On a qu'à dire ça. C'est un malentendu !

Je n'aurais jamais dû aller voir Leonard Cohen en concert. Voilà le malentendu. Je m'étais promis. Et puis voilà… Mon frère m'appelle la veille. "Dis, j'ai une place pour le concert, je pourrais pas y aller, c'est dommage de la perdre, tu veux pas la prendre ?" "Ah non ! Non, non, non ! Pas possible. Je peux pas y aller au concert ! Va y avoir des gens !" Bon et puis vous connaissez déjà la fin. Je me suis retrouvé devant la salle avec son nom en grand et je ne saurais pas dire pourquoi mais de voir son nom là en grand, j'ai été ému. Ne nous appesantissons pas sur les travers de chacun. L'émotion, ça peut arriver à tout le image-cohenssol4monde. Ça va ! Oh ! J'ai déjà suffisamment honte de vous le raconter ! J'ai été ému. Ça ne m'arrive jamais d'habitude. Ça suffit !

Parenthèse : l'émotion, ça peut arriver à tout le monde. C'est pas la peine de me regarder de travers. D'ailleurs ça arrive à tout le monde. C'est bien pour ça que ça n'a aucun intérêt. L'émotion. Aucun sens de s'y fier. De s'y référer. D’en parler même. "J'ai été ému." Et alors ! T'es fier ! Qu'est-ce que ça nous dit sur ce qui t'as ému ? Que dalle. L'émotion c'est bien la chose la plus surestimée du monde. "Ça m'a touché…" Mais qu'est-ce que ça prouve ? Qu'est-ce qu'on s'en fout ? T'as que ça à dire ? "Ça m'a pas touché…" Bah c'est bien va te soigner.
L'émotion… Le sentiment le plus ridicule qui soit. Quelle époque quand même qui sanctifie ce genre de choses ! (Esprit du temps : Les intellectuels qui lisent des livres ! Bouh… Sont nuls ! Rien que des élitistes ! Des snobs ! Au camp les intellos ! Qu'ils apprennent la vraie vie ! Esprit du temps : déjà 5 millions de gens ont vu ce spectacle ! Qu'attendez-vous, vous, pour y aller ?)
Bon donc j'étais là, j'étais ému. (C'est bon, on va pas y revenir 100 fois non plus, j'ai déjà dit que j'étais pas fier) Je rentre. Mais que… Mais que… mais qu'est-ce que c'est que ces gens ? Je me suis trompé de salle ? Je suis pas venu voir Holiday On Ice ! C'est les JMV (Journées Mondiales de la Vieillesse) ? Non, arrêtez, je veux bien partager avec des gens, à l'extrême limite, mais avec des scouts et vieux en plus ! Pitié ! Ils vont vouloir me tenir la main ? Chanter en chœur ? Agiter la tête en rythme, à droite à gauche ? Se sourire tendrement entre les morceaux ? Laissez tomber…Page suivante

taille du texte

A+ | A | A-

Page 1 / 3


Partager
 
article publié dans le n° 40.
Voir cette édition.

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO