Notes du sous-sol


#07 - "The Promise" (Bruce Springsteen) : une obsession

"Le succès avec Born To Run, Springsteen l'a eu, à coup sûr et en grand, et soudain, c'est comme s'il ne s'intéressait plus lui-même, comme s'il avait décidé de s'intéresser à quelqu'un d'autre, quelqu'un d'autre qui n'aurait pas, qui n'aura jamais la parole, et de raconter la vie de cet autre-là à sa place. Les plus belles chansons de Springsteen, à mon avis, sont celles-là."

La chronique de Pascal BOUAZIZ.



C'est marrant les obsessions. Ça faisait quelques temps que ça m'était pas arrivé. Une année je ne sortais pas de Just Like Tom Thumb's Blues. L'année dernière, c'était Misunderstood de Wilco. Independance Day de Van Morrison m'a bien occupé aussi. Difficile d'expliquer une chose pareille. Et d'ailleurs peut-être qu'on s'en fout d'expliquer. C'est pourtant, chers amis, ce que je vais essayer de image-promise1faire ici pour vous. Il faut bien raconter quelque chose. Il faut bien parler. C'est pas le tout d'avoir rien à dire…

Et puis l'obsession Springsteen, c'est un peu comme une vieille amie. On se voit de loin en loin mais on est toujours là l'un pour l'autre. La première chanson du premier album de Mendelson était sous-titré Bob-Jean. Bob Jean ! Humour ! Bob Jean comme Bobby Jean !
Pour un gars comme moi, obsédé, sympa et tout, tomber sur The Promise, une chanson inédite comme ça, aussi forte que ça, quand on croyait avoir tout connu, tout entendu, tout épuisé. C'est comme tomber sur un tome égaré de la "Recherche du temps perdu" ! C'est comme, sur les quais, un lundi pourri, à 15h47, sous une pluie molle, quand votre bus vient de vous passer sous le nez, trouver par hasard le seul exemplaire manuscrit de Casse Pipe ! C'est comme… C'est comme… C'est bien quoi.

Aussi, avant de finir de commencer, vous dire… A ma place, j'aurais détesté lire cet article. Ami, si tu aimes déjà cette chanson, si elle est importante pour toi, si Bruce Springsteen est ton chanteur, passe ton chemin. Personnellement je déteste qu'on m'impose des images mentales et je ne supporte pas les articles qui m'expliquent maladroitement ce que je comprends mieux tout seul et sans même y réfléchir.
Alors, ça y est ? T'es parti ?

Ok, donc, The Promise. Chanson rescapée des séances de Darkness On The Edge Of Town, un des plus beaux et des plus noirs albums de Springsteen, et chanson sortie pour la première fois l'année dernière au sein d'un coffret, auquel d'ailleurs elle donne son titre. (Pas trop le courage de vous le décrire, ce coffret… Si je vous dis qu'il y a des photos, des DVD, etc, dedans, ça vous suffit ?) 
Pourquoi vous parler de The Promise ? D'abord parce que je n'écoute que cette chanson depuis six image-promise2mois, ensuite parce que c'est une bonne occasion d'écrire cette chronique, enfin parce qu'elle le mérite. C'est pour elle, voilà, cadeau. Bizarrement, alors qu'elle n'est pas parue à l'époque sur l'album, que Springsteen à la consternation générale l'a écartée du track-listing final, elle semble être l'essence même de Darkness On The Edge Of Town, je dirais même son chef d'œuvre – quoi qu'au rayon chef-d'œuvre, il y ait pas mal de concurrence sur cet album-là. Elle semble aussi comme le résumé de presque toutes les chansons à venir – monde du travail, rêves évanouis, écrasés par la brutalité du quotidien, solitude, seul ou à deux, regret éternel de la jeunesse…
Aussi enfin et bizarrement, c'est une des seules chansons de cette époque qui ne soit pas salopée par Roy Bittan, le pianiste atroce arrivé sur Born to Run. (Une autre fois, j'en ferais des tonnes sur Roy Bittan. Le pire musicien du monde ? A peu près, presque…)

Alors The Promise, allons-y Alonso, comment ça commence ? Ça commence comme ça :

"Johnny works in a factory and Billy works downtown
Terry works in a rock and roll band, Lookin' for that million-dollar sound"

Dès cette première phrase et toute la résignation et la tristesse contenues dans la voix de Springsteen, la force de la chanson est là, et aussi à mon sens toute son originalité. Voilà une chanson qui ne racontera pas l'histoire d'un mec, ni l'histoire d'un couple, mais l'histoire d'un groupe d'amis (c'est quand même plus rare), et l'histoire du choc du début de la vie d'adulte et des dégâts que fait ce choc dans ce groupe d'amis. Tout ça suggéré, "ellipsé" et comme relégué dans le décor. L'histoire se raconte par la bande si je puis dire. Comme au billard où les meilleurs points se font par ricochets, par la bande. Même situation de départ un peu que dans Voyage au bout de l'enfer image-promise3(The Deer Hunter) de Michael Cimino, d'ailleurs contemporain, ou le bouleversement qu'amène la conscription au sein d'une bande de jeunes émigrés polonais engagés pour le Vietnam (Cinéma Première). Aussi peut-être le choc, premier, pour moi, de cette première phrase vient-il de toutes les chansons qui ont suivi. Le choc est comme rétroactif. Parce que des chansons qui commencent par : "Johnny works in a factory", Springsteen a dû en écrire une bonne centaine. Le choc rétrospectif, c'est que connaissant toutes ces chansons, on pourrait presque réciter la suite par cœur, mais que le détour par ce troisième personnage, puis par un quatrième, le narrateur, nous surprend et nous lance dans quelque chose que l'on n'avait pas attendu et possiblement pas encore entendu.

Le ton aussi avec lequel Springsteen chante "Terry works in a rock & roll band…", nous dit déjà que Terry, très probablement, lui, n'y arrivera pas. Et du coup, l'autre choc, ou disons plutôt surprise, ici, c'est que jusque là, jusqu'à Born to Run, en partie, inclus, en gros, le narrateur de la plupart des chansons est un jeune rockeur romantique (type Springsteen), et c'est lui qui travaille "in a rock and roll image-promise4band/Lookin' for that million-dollar sound". La moitié presque de The Wild, the Innocent and the E Street Shuffle est l'histoire de ce jeune homme qui vient de décrocher "une grosse avance, d'une grosse compagnie" et qui bientôt aura du succès, c'est presque sûr, et les parents de Rosalita feraient mieux de bien comprendre : "Tell him it's his last chance to get his girl in a fine romance…" En ce temps-là, le chanteur n'est pas (encore) un loser. Il va y arriver. C'est sûr. "I got this guitar and I learned to make it talk"

Marrant comme dès le succès arrivé, Springsteen se met à chanter sur un chanteur qui va lui, probablement, rater. Le succès avec Born To Run, Springsteen l'a eu, à coup sûr et en grand, et soudain, c'est comme s'il ne s'intéressait plus lui-même, comme s'il avait décidé de s'intéresser à quelqu'un d'autre, quelqu'un d'autre qui n'aurait pas, qui n'aura jamais la parole, et de raconter la vie de cet autre-là à sa place. Les plus belles chansons de Springsteen, à mon avis, sont celles-là.

"I got a little job down in Darlington, But some nights I don't go
Some nights I go to the drive-in, or some nights I stay home"

Ce quelqu'un d'autre a pris un boulot (Springsteen lui, stricto sensu, n'a, je crois, jamais travaillé – remarquez que Pessoa, lui non plus, n'a jamais voyagé, et que Simenon n'a jamais été commissaire…), et c'est ce quelqu'un d'autre qui nous raconte son histoire et l'histoire de cette bande d'amis et de la promesse apparemment qu'ils s'étaient faite. (Interprétation personnelle image-promise5et possible mais pas totalement certaine de la chanson, incertitude qui à mon sens en fait la force, mais plus tard, plus tard à propos de ça.) Springsteen l'a clairement dit à plusieurs reprises, le succès venu, il lui était venu l'envie, voire il lui était tombé dessus la mission de parler des petites gens, de ceux qu'il avait quittés, de ceux avec qui il avait grandi, de ceux qui avaient perdu.
Une petite incise sur Darlington, qu'on retrouvera quelques années plus tard dans Darlington County où le narrateur et son pote Wayne partent y chercher du boulot. Les noms de lieux sont toujours très importants : Atlantic City, Tenth Avenue, par exemple, j'en passe pour faire vite et parce que ça me vient pas comme ça sauf, si, le New Jersey Turnpike, lieu emblématique, revenant dans presque une demi-douzaine de ces plus fortes chansons.
Un mot encore sur la force de la platitude de ces deux vers. "Des fois je vais au cinéma, des fois je reste chez moi". On est très loin du lyrisme de Born to Run ou de la poésie élégiaque de The Wild, The Innocent… On est ici dans le réel, et le réel pas très rigolo. Il faut du courage pour écrire aussi banalement cette banalité qui dit mieux et plus simplement, par la bande encore, de côté : "Les années précédentes, on partait en virée avec les potes, on était heureux tous ensemble et maintenant on reste tout seul chez soi."

"I'll follow the dream just like those guys do up on the screen
And I drive a Challenger down Route 9 through the dead ends and all the bad scenes"

On reste chez soi et pourtant on rêve encore d'une autre vie. Une vie comme au cinéma. Bigger than Life. Une vie violente, all the bad scenes, sans espoir, dead ends, on s'en fout, mais une vie qui vaut le coup. Une vie tout simplement où l'on s'ennuierait pas, où l'on ne bosserait pas à Darlington, une vie où les rêves mèneraient l'action. Une vie où l'on ne perd pas sa vie à aller au cinéma pour se sentir vivre. Et si pour se sentir vivre, il faut aller chercher les emmerdes, on se dira, qu'enfin, enfin, là au moins, c'est bien comme au cinéma.

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article publié dans le n° 30.
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