Grand Entretien


“Se laisser imprimer par le monde”

Disques témoins, disques vigies, les albums d'ORSO JESENSKA et PAIN-NOIR sont de ceux, rares, qui se postent en lisère du monde pour mieux exalter chez l'auditeur la joie grave et vertigineuse d'en être, d'y passer, d'en disparaître aussi. D'où ce bouquet de pensées en leur honneur, et cette interview croisée avec leurs auteurs.

 

 

< Poétique des sentinelles, par Richard Robert

 

“Si quelqu’un a fait un geste, je veux savoir comment le monde, et ses rapports avec le monde,
sont entrés dans son geste ; comment ce lieu, cette heure, ce paysage,
ce coin de rue ou ce coin de ciel ont marqué son acte…

Paul GADENNE, A propos du roman


Un jour où nous l'interrogions sur son long parcours de traverses, et notamment sur ces balises éclairantes qu'il a su poser entre sa pratique du free jazz et son amour de la mélodie, le batteur suisse Pierre Favre, de sa voix douce mais ferme, nous fit cette réponse : “Prétendre que la mélodie est dépassée ou réactionnaire, c'est aussi absurde que d'affirmer que le pain est démodé et qu'il ne faut plus en manger.” Que dire de plus, de mieux ? De cette denrée à la fois quotidienne et ancestrale qu'est la mélodie, pourquoi devrions-nous en effet nous priver ? Au nom de quel image-painorso4 régime dissocié, de quelle mise en coupe réglée du goût (imposée par quelle haute autorité de la diététique musicale ?) devrions-nous la bannir de notre champ d'expression et d'écoute ? N'en déplaise à ceux qui usent du mot “modernité” comme d'un cri de guerre contre le passé, nous n'en aurons jamais fini avec la mélodie ; puisque elle-même, par nature, ne finit jamais. Elle court sans perdre haleine depuis des millénaires. Elle résiste autant à ceux qui la banalisent qu'à ceux qui la dénigrent. Elle se remodèle et se remétabolise dans la chaleur secrète des bouches, des gosiers et des ventres des humains en sursis qui, frémissant de se sentir vivants et mortels, convertissent leurs tremblements en chants. Alors nous courons avec elle, derrière, à côté, nous écoutons et prolongeons son souffle, nous réapprenons sans cesse sa langue maternelle. Notamment en nous réfugiant dans les jupes de cette charmante vieille fille immortelle, de cette magnifique jeunesse toute ridée qu'est la chanson.

La chanson est comme ces chemins familiers qu'on ne se lassera jamais de reprendre et d'éprouver sous le pas, comme ces paysages déjà mille fois battus qu'on jouit pourtant de glisser, encore et encore, sous l'œil aux aguets ; puisque chaque heure, jour ou saison qui passe y réinstille à parts égales l'éclat pétrifié de l'instantané et les reflets subtilement changeants de la durée. Bannir la image-painorso5chanson, enterrer la chanson, ce serait comme renoncer à la friable éternité des pierres, des forêts, des visages, des ombres, des odeurs, des rues hérissées de bruits, de la chair embrassée, de l'eau bue, de la vie effleurée, de la vie mordue, des choses quittées, des choses reprises, des souvenirs plus ou moins ressaisis, des oublis plus ou moins consentis, de toute la matière têtue et inépuisée, insignifiante et inestimable, qui sans cesse rouvre ses chantiers et se recompose sous nos fenêtres. Ou ce serait encore s'interdire, comme le posait si bien l'antique camarade Léon-Paul Fargue, déjà cité en ces lieux, “la caresse d'un rythme providentiel, à la fois prévu et imprévu, qui nous rappelle aux grandeurs de l'égalité devant l'amour, la tristesse et l'infini”.

Les chansons de Pain-Noir et Orso Jesenska, doucement et sûrement, invitent à la
reconnaissance d'une réalité que nous n'avons
pas eu la patience de discerner.




Tel est le train de pensées et de sentiments qu'ébranle l'écoute conjuguée de Pain-Noir et d'Effacer la mer, les albums de François-Régis Croisier, alias Pain-Noir, et d'Orso Jesenska, ces deux disques frères sans être jumeaux. Où l'on s'installe à chaque fois comme on irait se image-painorso6percher à l'aube sur un promontoire, un phare, une nacelle de vigie. Où l'on retourne pour revivre le mirage le plus doué de réalisme qu'on connaisse : celui de la renaissance du (et au) monde, de la réactivation du regard et du réveil de la conscience. Où l'on recueille la parole de ceux qui n'ont pas renoncé à la grandeur de se poster en lisière du vivant, à ces toutes premières loges où mène naturellement le désir de scruter la ligne d'horizon, et tout ce qui vient l'animer. On y retrouve deux de ces esprits qui, de loin, préfèreront toujours le vertige immobile du témoin à la gloriole gesticulante de l'acteur, la position discrète mais prégnante de l'observateur à la posture avantageuse du premier rôle, la liberté de s'effacer à l'obligation de se représenter à tout prix.

Chez Pain-Noir et Orso Jesenska, le retrait, voire le retranchement, ne trahit jamais un renoncement, ni même l'expression d'une quelconque fâcherie avec la foule des hommes. Voyez au contraire comment l'un et l'autre recourent dans leurs textes aux pronoms personnels “nous” et “tu”, pour inviter dans leur cercle sensible celles et ceux qui, sans se soumettre aux vieux ressorts de l'identification et de l'entre-soi, sans se détourner du cœur même de leur solitude, sans se goinfrer de l'infect “Nous image-painorso15sommes tous pareils” servi à grosses louches par tant et tant de chansonniers, choisiront de s'assembler à eux sans s'astreindre à leur ressembler coûte que coûte. Non, le retrait, ici, figure bien plus une reconquête à pas lents et pesés de la plus singulière présence au réel comme du bien commun, la promesse d'un gain de lucidité, de retrouvailles avec la part la plus attentive et la plus patiente de soi. Il s'agit nullement de se couper du monde ; mais, plutôt que d'y entrer en fanfare et de pavoiser, de le laisser pénétrer en soi, prendre ses quartiers, imprimer ses marques, ses rumeurs, déposer sa savante émulsion sur les plaques photographiques de l'âme. Tout sauf repliés sur eux-mêmes, les disques de Pain-Noir et Orso Jesenska font preuve d'un sens de l'accueil poussé à l'extrême du raffinement : tout ce qui passe – êtres et choses, formes et éléments – y est le bienvenu, y gagne le droit de vibrer à sa pleine mesure, c'est-à-dire dans la juste envergure de sa fragilité, et jusque dans la vérité de son imminente disparition, l'irrévocable perspective de sa perte et de son oubli. Ainsi s'affirme leur poésie de veilleurs, de sentinelles, couvant l'immensité alentour d'un long regard, qui semble autant faire rempart au cynisme qu'à la banalité.

N'ayons pas peur d'en faire l'aveu : il est assez coton de traduire ce qui travaille les profondeurs comme l'écume de ces chansons. Touchant à l'expérience authentique et nue de vivre – et, partant, de voir la vie tour à tour s'éteindre et reprendre, se dérober et se révéler –, à cette “réelle présence” dont George Steiner fit le sujet de l'un de ses lumineux bouquins, elles usent précisément des mots, des notes et des sons d'une manière qui décourage et discrédite le image-painorso16commentaire, la glose, la recension, le méta-texte, le fatras référencé, et tout autre forme de bourdonnement intermédiaire, verbeux et parasite, qui tend à obstruer le chemin entre celui qui chante et celui qui écoute. “Les preuves fatiguent la vérité”, disait Georges Braque. Il n'est pas besoin d'aligner des preuves pour exposer le langage vif et essentiel qui est à l'œuvre dans la musique de Pain-Noir et Orso Jesenska. Peut-être suffit-il de revenir à La Retenue (Pain-Noir) et au Fracas (Orso Jesenska, sur son premier album Un Courage Inutile), les deux chansons par lesquelles nous avons eu l'heur d'entrer dans leurs univers respectifs – pour ne plus en sortir.

La Retenue évoque l'engloutissement d'un village sous les eaux d'un barrage [1], et entre ses lignes de ce qui sans doute ni répit s'engloutit avec lui, temps, mémoire, empreinte des hommes ; Le Fracas capture par flashs l'état précaire et saisissant d'un monde qui peut-être s'effondre et se relève, bataille et abandonne, filtré à travers les “désirs inquiets” de deux âmes dont nous méconnaîtrons les noms, mais dont les silhouettes viennent s'imprimer profondément image-painorso17en nous. Dans les deux cas, la matière mélodique, musicale et instrumentale tisse au moins autant que les mots la trame d'ellipses qui valent bien mieux que de longs discours ou de fastidieux messages. Dans les deux cas, la première écoute provoque un choc d’une intensité parfaitement douce et implacable, parfaitement ajustée aux désirs qui peuvent tenailler une conscience aux abois, tapie dans le tiède ennui de ce temps, à l’affût des beautés qui, par intermittences, en crèvent l’enveloppe grise. Il y a une voix au grain subtil, traversé par l'onde d’un lyrisme à hauteur d’homme. Il y a un verbe capable de cerner en un tour de phrase l’indicible d’une scène, d’une couleur, d’un relief, d'une impression – toutes choses subtilisées à la confusion du réel, et rendues à l’une de leurs possibles clartés par le prisme de l'écriture. Dans le hors-champ du chant et des mots, il y a, comme une sourde menace ou une potentielle source d'enchantement, tout un monde : un image-painorso23monde qui est aussi le nôtre, mais que nous n’avons jamais eu la fiévreuse acuité de voir ni d’imaginer, un monde qui rend le nôtre meilleur, puisque riche d’autres éclats, d’autres souffles. Et si, de l'écoute de ces chansons, naît un plaisir empoignant et durable, c'est aussi parce que nous savons que nous nous les réciterons, que nous nous les fredonnerons, que nous les revivrons encore en notre for intérieur, dans un domaine intime redécouvert à tâtons, que nous les chérirons comme les hymnes d'un pays sans maîtres ni armes ni masses ni drapeaux – un pays privilégié, clandestinement rejoint, puisque ramené aux dimensions libres et cachées d'une vie d'homme à l'ouvrage.

 

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[1] Au sujet de cette seule chanson, lire notre entretien avec Pain-Noir dans ce même numéro.


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par RR

.(oct 2014-fév 2015)

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article publié dans le n° 47.
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