Grand Entretien


Sauter d'une barque une autre (2/2)

Seconde partie de notre entretien avec FABIO VISCOGLIOSI, où nous évoquons plus précisément son retour à ses activités de musicien et à son recours, nouveau, à l'expression en français. Où l'on traite notamment de candeur, d'intelligibilité, de la chanson comme objet poétique mystérieux, du désir d'échapper à l'abstraction comme au surlignage des intentions – et, in fine, de la beauté presque incidente, subreptice, de ce bon gros sac de boulons qu'est la langue de chez nous.

 

Je n'écris pas mes chansons sur du papier : elles me viennent en chantant, en improvisant. Si j'écris des phrases, elles vont devenir un texte littéraire – et jamais des paroles de chansons. C'était la même chose avec l'anglais et l'italien : je chantais comme ça venait. C'est dans la musique que les phrases doivent arriver, en fait. Et avec le français, peu importe l'effet que ça provoquera… Je pense quand même être attaché à une certaine poésie. Je n'entends pas par là une écriture faite de grands vers et de strophes bien articulés, mais l'idée d'une forme image-fabio33d'expression qui ne s'attache pas à une restitution du quotidien. En fait, j'aime bien qu'une chanson soit un objet étrangement poétique. Qui, même si on en comprend la langue et les mots, laisse pas mal de marge d'interprétation. D'ailleurs, je crois n'avoir jamais réellement compris aucune chanson… Evidemment, quand Brassens chante qu'il veut être enterré à Sète ou interprète La Mauvaise réputation, je cerne à peu près l'affaire, je vois à quoi il peut se référer. Mais je suis incapable de dire pourquoi ces images sont convoquées là, dans ces miniatures : ça reste relativement mystérieux à mes yeux, et c'est tant mieux. Pour résumer : je ne comprends pas de quoi parle une chanson – si tant est qu'elle est censée parler de quelque chose.

“Dans la platitude présumée du français
surgit une sorte de lumière inattendue.
L'ordinaire s'y éclaire de l'intérieur.”



Dans cette relation purement orale au verbe chanté, on reconnaît chez toi l'idée de ne pas être alourdi par l'empreinte d'une intention trop marquée, d'un programme, d'une préméditation qui te conduirait à vouloir transmettre un message.

Oui, et c'est vrai même pour une partie des textes qui se retrouvent dans mes livres. Souvent, des phrases entières m'apparaissent en marchant ou en conduisant, comme des éclairs, des fulgurances rythmiques, sans doute liées aux rythmiques de mon propre corps en train de se mouvoir ou d'agir. Ces phrases, je les mâche mentalement, avant même de les écrire. Il n'y a image-fabio34donc pas de préméditation trop lourde de ce que je voudrais dire, en effet. C'est ce que je suis amené à dire aux étudiants auprès desquels, de temps à autre, j'interviens pour parler du dessin ou de l'écriture. Très souvent, ils se sentent totalement bloqués par la question “Qu'est-ce que je vais bien pouvoir dire ?”, par cette fameuse page blanche qui est censée s'interposer entre eux et leur propos, avant même qu'il soit formulé. Alors que je crois que c'est dans la formulation même, dans la mécanique d'apparition des phrases que surgit le propos, si tant est qu'il y en ait un. Pour revenir à la chanson, je trouve qu'il y a toujours quelque chose de surprenant dans le fait d'arriver à formuler et à chanter une phrase : elle est totalement imprévue dans ses circonvolutions, dans son articulation dans et sur la musique, sachant qu'elle est elle-même la musique. Il y a des chemins qui te sont donnés par le mouvement musical, que tu n'aurais pas empruntés si tu avais écris les mots sur le papier… J'ai eu l'occasion de parler de ça très brièvement avec Dominique A, et il s'était un peu rigidifié sur la question : il m'avait dit qu'il écrivait toujours les textes en premier, qu'il trouvait trop emmerdant de les penser sur une musique pré-existante. Je n'avais pas insisté – chacun son établi… Mais ça m'avait surpris, et j'avoue que ça me dépasse un peu. Avec cette manière de image-fabio35procéder , le texte a tendance à être sursignifiant, insistant à vouloir dire quelque chose. Pour moi, il est nécessairement un peu plus lourd, il risque d'avoir une matérialité et une rigidité qui, à mon sens, le menaceront moins si l'on pratique une méthode tournée vers l'improvisation.

On peut s'engager dans la création d'une chanson sans savoir au préalable ce que ses mots vont bien pouvoir soulever : il n'y a rien de scandaleux ni d'étrange à cela…

Non, et pourtant il y a un complexe, voire une honte, par rapport à ça. Nous vivons dans une espèce de dictature de la volonté… En avouant qu'il ne prémédite rien, l'artiste peut du coup apparaître comme une sorte d'idiot, chez qui surgiraient des figures dépassant son pauvre entendement. Une sorte d'idiot du village, oui, qui à force de tourner autour de la place ou dans sa cour, arriverait à formuler un vague couplet qui va l'obséder toute la journée. Il y a là le présupposé d'une non-maîtrise des choses, là où l'artiste est souvent considéré comme quelqu'un qui organise et pense avant d'agir, que ce soit pour produire des œuvres très cérébrales ou très légères. L'artiste est censé maîtriser son plan, alors même que ce qui me paraît beau, ce qui m'intéresse en tout cas dans la peinture ou le dessin, c'est l'action, c'est le image-fabio36phénomène de faire. Ma difficulté à traîner mes formes et à les élever verticalement, mon empêchement constitue même parfois le résultat de ce que je produis. En musique, c'est un peu la même chose : l'envie mêlée d'obstacles fait que des formes vagues apparaissent… Après, il faut assumer le fait qu'on puisse te dire : “Ah ! oui, en fait, tu racontes n'importe quoi !”, qu'on te renvoie l'image d'un artiste un peu intuitif, qui organiserait vaguement les choses avec ses tripes… C'est une vision assez stupide, parce que ce grand mouvement qui consiste à écrire en marchant, c'est une discipline de vie, quotidienne. Pour moi, c'est ça, écrire : marcher, aller faire mes courses, me casser la gueule, monter cinq fois mes escaliers – et c'est en les montant cinq fois qu'une phrase va apparaître, et peut-être former une chanson ! Jean Follain raconte aussi cela : il est beaucoup dans le mouvement de sa vie, de fait, comme tout le monde. Où serait-il, sinon ?

Le français est souvent considéré comme la langue de l'extrême précision, de la clarté, de la description, qui dans la chanson notamment encourage au naturalisme, ou au vérisme – comme si tout pouvait être dit, raconté et cerné dans chaque mot. Elle possède pourtant toute une tradition poétique qui convoque au contraire le mystère image-fabio37flottant de sa beauté, les inépuisables et innombrables nuages de sens et d'écho que sa matière charrie.

Effectivement. Quant on lit François Villon, par exemple, il y a à la fois l'objectivité de ce qui est énoncé, et le mystère de ce désir d'énoncer ; il y a aussi une musicalité et une rythmique des mots qui les dépassent en tant que sens ou signifiés. Prendre acte de cela, ce n'est pas postuler qu'on peut ou doit raconter n'importe quoi ; c'est accepter que, dans le mouvement des mots, apparaisse tout simplement de l'imprévu. C'est ce qui reste très beau, d'autant plus si le langage est simple. Car plus il est simple, plus il peut s'activer en lui une sorte de force souterraine, dans la répétition des mots, des liaisons, des “et puis”, des “comment”, des “pourquoi”… Il y a comme cela des chemins rythmiques, prosodiques, des mouvements de syllabes qui peuvent être très beaux. Ça n'implique pas forcément que le sens soit secondaire : simplement, il est là, entre les lignes, embusqué, prêt à apparaître d'une manière ou d'une autre… Sinon, à quoi bon écrire une chanson ? Si c'est pour délivrer une intention précise, l'exercice devient vite vain… Et puis chacun peut y manipuler ses fantasmes, ses petites lubies, ses obsessions, ses marottes, ses joujoux, ses cailloux, ses hiboux… C'est cela, aussi, qui est beau : le fait d'accepter la subjectivité de celui qui, à un moment donné, décide de manière arbitraire de chanter sur ceci ou cela. En cela, le français, qui effectivement est soi-disant la langue de l'objectivité absolue, du concret, de l'énoncé précis, laisse beaucoup de liberté : si l'on remonte les époques et dresse la liste de nos très grands auteurs, on en a plutôt la démonstration… En même temps, ce qui image-fabio38 m'intéresse, dans la syllabe française, c'est son espèce de platitude, avec ses nasales, ses sons anti-musicaux. Là où l'italien, avec ses “a” et ses “o”, sonne comme un piano ou une harpe, le français, lui, ressemblerait plutôt à un sac de boulons ! Mais dans sa platitude présumée surgit une sorte de lumière inattendue. L'ordinaire, tout à coup, s'éclaire de l'intérieur. C'est, là aussi, comme une redécouverte.

Poétique du sac de boulons : ce pourrait être le titre de cet entretien.

Oui, on en revient finalement à la quincaillerie de notre début de conversation… Et c'est une manière de dire que tout cela, encore, ouvre un beau et grand chantier.

Richard ROBERT

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.(septembre 2015)

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article publié dans le n° 49.
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