Grand Entretien


“Sauter d'une barque à une autre” (2/2)

Seconde partie de notre entretien avec FABIO VISCOGLIOSI, où nous évoquons plus précisément son retour à ses activités de musicien et à son recours, nouveau, à l'expression en français. Où l'on traite notamment de candeur, d'intelligibilité, de la chanson comme objet poétique mystérieux, du désir d'échapper à l'abstraction comme au surlignage des intentions – et, in fine, de la beauté presque incidente, subreptice, de ce bon gros sac de boulons qu'est la langue de chez nous.

 

Cet élan vers le français fait aussi écho à ta volonté de proposer des esthétiques qui, pour être simples en apparence, ne s'autorisent pas moins une complexité sous-jacente. Dans ton cas, mettre en “vitrine” d'une chanson la langue française, immédiatement intelligible dans ce pays, c'est également se donner la possibilité d'accomplir le dessein d'une œuvre totalement limpide en surface, mais qui peut comprendre et proposer de multiples plans en dessous, souterrainement…

Viser une apparente simplicité, oui, pour ne plus avoir la barrière d'une complexité affichée, ou ne serait-ce que la difficulté de chanter dans une autre langue. Afficher un passeport relativement neutre, en somme… Je constate que pour mon fils et ses copains, qui écoutent image-fabio26beaucoup de hip-hop et écrivent des textes, il est très important d'utiliser sa propre langue : ils écoutent de la musique anglophone, du rap US, mais leur grande affaire, de toute évidence, c'est de s'exprimer en français. L'apparition des mots de leur adolescence, de leur quotidien, n'a pas la même résonance que si elle devait s'opérer en anglais – chose qui, pour eux, est de toute façon inconcevable. Dans une autre mouvance, et sans utiliser de grands mots, mon neveu, avec son projet Ventre de Biche, déploie de son côté une sorte de poésie du quotidien très contemporaine, très actuelle, qui peut incorporer les ronds-points, les routes, les abribus – toute cette réalité que, tout simplement, nous traversons… Tout cela a certainement participé à ma réflexion, à ma volonté de ne pas créer des objets trop abstraits, volant tout seuls, comme des nuages sans doute très beaux, mais aussi très hauts, très loin… Ça a au contraire renforcé mon envie de les rapprocher du monde. Si je peux défendre l'intégrité, la radicalité qu'on peut avoir dans sa démarche d'écriture, de fabrication et de production, je ne suis pas pour autant partisan d'une œuvre adressée à une niche, à une élite, à un public circonscrit qui me comprendrait, qui aurait les codes, rejetant de fait tous les autres à image-fabio27l'extérieur. Ce que j'aime beaucoup en art en général, que ce soit en bande dessinée, en arts plastiques, en peinture ou en musique, c'est d'abord le caractère populaire et simple des choses. Ce qui est très, très beau, dans la chanson, c'est qu'elle peut être d'un abord extrêmement simple ; que chacun peut, sinon la comprendre, au moins l'entendre ; et qu'elle peut pourtant rester mystérieuse dans ses trois minutes d'apparition et de déroulement… Là encore, disant cela, je ne fais jamais que réinventer la poudre ! Mais en vieillissant, on ne cesse en fait de le constater à nouveau. Ecrire en français, c'est donc aussi, je pense, se défaire des oripeaux de la marginalité… Même la pop indé, tout ça, ça me fatigue un peu, je dois dire. Ce grand catalogue du monde qui range toutes les choses dans de tout petits compartiments… J'ignore si c'est le cas, mais j'aimerais bien que mes livres soient lus par n'importe qui, y compris par des gens qui ne sont pas du tout dans mon monde, ni dans ma génération. Ça ne m'intéresse pas du tout d'écrire pour un public “averti”.

Il est assez tristement drôle de voir comment l'adjectif “indépendant”, dans la musique notamment, est finalement devenu synonyme de repli, d'entre-soi – comme image-fabio28on parlerait d'une petite république indépendante vivant en complète autarcie.

Oui, l'indépendance impliquant en substance une connivence avec un public qui dirait : “On sait que tu es bizarre, mais c'est parce que tu es bizarre qu'on t'aime”… Un artiste que j'aime, Robert Filliou, avait créé le Territoire de la République Géniale dans sa camionnette – et il était peut-être tout seul dans sa camionnette, mais au moins elle roulait… Mais tout cela, c'est aussi une affaire de temps, d'âge. De la même façon que je me fous totalement qu'on me situe à l'avant-garde ou à l'arrière-garde de quoi que ce soit : ces questions-là, ça m'est égal, je m'en fiche comme de l'an 40. Pour moi, être en avance – ou pas – ne représente même plus une vertu. Je m'efforce d'être, c'est déjà un gros boulot ! Après, être avant, après, sur le côté, en quinconce, ce n'est plus un enjeu…

“J'aime qu'une chanson soit un objet étrangement poétique, laissant une bonne marge d'interprétation. D'ailleurs, je
crois n'avoir jamais réellement compris aucune chanson…”



Depuis ton poste d'observation, tu restes à l'écoute du monde : tu as sans doute noté que, depuis quelques années, est apparue par chez nous une nébuleuse de musiciens qui, avec la langue française, en propose un usage poétique et musical qui dépasse de loin l'ornière de la seule “chanson à texte” – j'évoque là les Arlt, Bertrand Belin, Thomas Méry, Orso Jesenska, ou encore les membres de cette parentèle informelle image-fabio29d'artistes dont La Souterraine se fait l'écho. Sans forcément t'inspirer ni t'accompagner, ces démarches singulières pourraient-elles entrer en résonance avec la tienne ? Ou t'en sens-tu totalement détaché ?

Non, je ne m'en sens pas détaché. D'une certaine manière, elles coïncident probablement avec des préoccupations que je peux développer dans mon coin. Mais ces préoccupations, parfois, me ramènent aussi à certaines émotions éprouvées à l'écoute d'artistes que j'ai beaucoup aimés dans le passé, comme Taxi Girl, par exemple, dont la musique m'a accompagné quand j'avais 15, 16 ans. A leur endroit, je me rappelle très bien que ce qui était assez fort, pour moi, c'était qu'ils chantaient en français, alors même que je me délectais des groupes anglais de l'époque… La musique de Taxi Girl, je ne la réécoute donc pas pour la prendre comme un point d'arrivée, mais en me disant que cet effort-là, cette volonté peut-être commune avec certains artistes d'aujourd'hui, me conforte dans ma démarche : je trouve assez enthousiasmant que, hier comme aujourd'hui, il puisse y avoir une énergie, une envie qui porte vers cet usage du français. Ça crée en tout cas un environnement favorable à image-fabio30une écoute : on sait que d'autres gens, peut-être, vont bien vouloir entendre et accueillir cet autre rapport avec cette langue qui est la nôtre. Par tous ces musiciens que tu évoques – et d'autres encore, moins connus, qui peuvent émerger dans une myriade de petits groupes –, le français est brassé dans tous les sens, et je trouve ça très bien. Il y a certainement une grande lessive qui s'est faite dans la tête de tout le monde… Pour certains, les intentions seront peut-être de réaliser une musique pas très intéressante, vaguement commerciale, qui sera plus facile à vendre. Mais peu importe, après tout : d'un point de vue général, il semblerait qu'il y a bel et bien un renouveau, ou en tout cas une réacceptation, une redécouverte de ce qui a pu et peut unir les musiciens d'ici à leur langue.

La “lessive dans les têtes” dont tu parles est aussi musicale : comme si les chanteurs d'expression française, depuis une petite poignée d'années, sortaient des appartenances affichées à tel ou tel genre, telle ou telle coterie – que ce soit celle de la chanson, de la pop ou que sais-je.

A titre personnel, je ne me suis d'ailleurs, par défaut, jamais senti affilié à aucune de ces mouvances. Ma volonté d'écrire en italien, par exemple, était déjà une sorte de “défi” intime aux usages et aux idées les plus convenus dans le domaine du rock ou de la pop. J'ai d'ailleurs souvenir que, dans ce circuit, les premières diffusions de mes morceaux en italien, tout en en image-fabio31séduisant certains, en ont interrogé d'autres, du fait même de l'usage de cette langue. Peut-être que si j'avais utilisé le français de la même manière, ça aurait troublé certains orthodoxes, voire intégristes, de ce domaine… Curieusement, lorsque j'étais ado, c'est en français que j'ai écrit mes premières chansons. Il ne m'était même pas venu à l'idée de m'exprimer en anglais – c'était hors de ma portée et de mes capacités. Ce qui est assez beau, aussi, dans cette écriture française, c'est qu'elle assume peut-être sa candeur, qu'elle ose tout simplement être elle-même. Le fait est que ça agite et remue un peu tout le monde en ce moment, il y a une espèce de coup de pied au cul général qui rebrasse les cartes et modifie les frontières. Tant mieux… Mais encore une fois, dans mon cas, ça correspond avant tout à un souhait de simplicité. Je théorise très peu cette affaire, et je ne prétends pas savoir ce que tout un chacun devrait faire. Il se trouve simplement que les quelques chansons que j'ai pu écrire en français ces deux ou trois dernières années me créent une émotion plus forte. De ce constat est née l'envie de persister dans cette voie. J'ai d'ailleurs créé dans le même temps d'autres chansons en italien dont je ne sais pas trop quoi faire. Là, je suis même un peu emmerdé, parce que je me méfie, maintenant : je n'ai pas tellement envie de refaire un disque en italien, même image-fabio32si des gens m'aiment aussi certainement pour ça.

Une fois encore, et comme cela apparaît de manière récurrente dans tes écrits, notamment dans Apologie du slow, il ne s'agit jamais que de suivre sa pente…

Exactement. Je crois qu'il faut se laisser débarouler de bon gré, en ne raisonnant pas trop. Faire surgir ce qui vient, et l'accepter comme tel : c'est aussi simple que ça, au fond. Ensuite, si on se trouve des camarades de jeu dans cette roulade, tant mieux ! Ce qui me semble intéressant, aussi, dans cette nouvelle génération d'“écrivants” ou de “chantants” en français, c'est qu'ils tendent à se débarrasser de la volonté d'être performatifs à tout prix, et aussi de ce vieux complexe par rapport aux anglophones… Je crois aussi qu'il y a eu un peu de ménage de fait, avec deux ou trois rafiots aujourd'hui à la dérive qui, par le passé, encombraient pas mal le paysage !

 

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par RR

.(septembre 2015)

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article publié dans le n° 49.
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