Grand Entretien


“Sauter d'une barque à une autre” (2/2)

Seconde partie de notre entretien avec FABIO VISCOGLIOSI, où nous évoquons plus précisément son retour à ses activités de musicien et à son recours, nouveau, à l'expression en français. Où l'on traite notamment de candeur, d'intelligibilité, de la chanson comme objet poétique mystérieux, du désir d'échapper à l'abstraction comme au surlignage des intentions – et, in fine, de la beauté presque incidente, subreptice, de ce bon gros sac de boulons qu'est la langue de chez nous.

 

 

Tu évoquais à l'instant l'idée de “sauter d'une barque à une autre”. Dans ton work-in-progress musical actuel – dont témoigne la démo de Rossignol lac que nous donnons à écouter dans ce numéro –, tu sembles exprimer cette volonté, puisque tu sors du recours à l'italien pour te diriger vers l'écriture en français.

J'ai composé des chansons en italien assez jeune, dès l'adolescence. Mais j'ai gravité ensuite dans une mouvance pop-rock où cette langue était très mal vue, synonyme de ringardise et de musique de variété. Or, de la même manière que j'aime les slows, j'aime ce qui peut être considéré comme ringard. Non pas par goût du kitsch, que je déteste, mais au premier degré : image-fabio21quand c'est beau, c'est beau… L'échappée dans l'italien, telle que je l'ai accentuée dans mes premiers disques, correspondait certainement à un besoin de marquer une “italianité” ; ou en tout cas, étant issu d'une famille d'immigrés, à affirmer une relation fantasmatique à cette langue, à ce pays, à cette origine. Mais après coup, je suis un peu lassé de l'étiquette d'“Italien de service” qui pourrait m'être accolée. Je suis souvent programmé à la radio quand il y a une émission qui parle de l'Italie : je n'ai rien contre ça par principe, mais ça me fatigue un peu à la longue. J'habite quand même aussi en France : c'est là que je suis actif au quotidien… Le fait d'avoir écrit des livres en français, dans ma langue de tous les jours, et d'y avoir probablement forgé mon langage – puisque tel est l'objet de l'écriture – m'a depuis quelque temps donné ce goût, dans une sorte de défi personnel aussi, de créer des chansons en français. Le problème, c'est que je ne trouve pas de référent d'une chanson française qui me dirait quoi ou comment faire. Sur ce terrain, qui conjuguerait tout ce que j'aime, j'ai l'impression d'être à nouveau totalement vierge. C'est donc, peut-être, une manière de faire un nouveau pas de côté en moi-même, pour déjouer mes conforts, mes petites stratégies de composition. Même si, à la sortie, il ne s'agit jamais que d'arriver à faire des chansons, c'est-à-dire des choses très simples, image-fabio22voire très banales : après tout, il n'y a vraiment rien de révolutionnaire à écrire en français !

En l'espèce, c'est la nature de ton parcours qui donne à ce choix du français un caractère bien moins banal qu'il n'y paraît.

Oui, et c'est la succession de ses épisodes qui fait que, tout à coup, un type comme moi peut avoir envie de se frotter à ça. Sachant que, j'en suis très conscient, je ne peux pas chanter de la même manière en français. Ce choix m'amène donc à des formes différentes. A chaque langue sa musique, en quelque sorte. L'italien étant tellement musical et aisé, tellement beau à manipuler… En revanche, en ce moment, j'éprouve une saturation totale de la musique anglophone, une sorte de rejet. Ça me fatigue beaucoup l'oreille, ou ça ne m'intéresse plus, je ne sais pas… Je ressens en tout cas une profonde lassitude à l'endroit de ce domaine-là, qui par ailleurs comprend bien entendu de très grands artistes, y compris à l'heure actuelle. A chacun ses marottes : la mienne, en ce moment, consiste à articuler quelques phrases en français dans lesquelles le sens n'est pas trop pesant, des phrases qui dégageraient un peu de musicalité et créeraient un petit tableau à ma sauce…

“Ecrire et chanter en français a participé à ma volonté
de ne pas créer des objets trop abstraits. Ça a au contraire renforcé mon envie de les rapprocher du monde.”



Dans notre premier entretien de 2012, nous avions déjà évoqué ce poids qui, dans l'exercice de la chanson, peut reposer sur la langue française. Sur ce plan, te sens-tu isolé sur ton petit caillou ? Ou bien, sans aller jusqu'à invoquer des figures tutélaires, existe-t-il des gens, des présences qui, dans la chanson française, ont pu éclairer ton chemin jusque là ?

Quand je travaille dans un champ donné, ce sont souvent des éléments extérieurs voire étrangers à ce champ qui m'influencent. Quand je faisais de la bande dessinée, par exemple, je regardais beaucoup le cinéma et la littérature. Là, l'écriture en français me renvoie plutôt à mon image-fabio23rapport avec la littérature. Je cherche en quoi l'écriture d'une chanson, qui n'est pas du tout la même chose que l'écriture d'un chapitre, se distingue notamment de la littérature et de certains auteurs que j'aime. Tout à coup, j'ai donc plutôt un sentiment de virginité, comme si tout restait à faire. Je peux aimer des chanteurs et compositeurs français, que j'écoute par goût. Mais je n'arrive pas à tracer un lien direct avec ce que je fais. Ils ne me proposent pas de solutions : ils ont trouvé les leurs, mais je ne peux pas les appliquer à mon propre travail. Il s'est passé exactement la même chose avec les chanteurs italiens, que je n'écoutais pas vraiment – j'ai certes repris Lucio Battisti [la chanson Il Nostro caro angelo], mais il représentait plus à mes yeux une figure de l'enfance et de l'adolescence, et de surcroît sur un plan strictement musical plutôt que sur celui du chant ou de la langue. En fait, je n'arrive pas vraiment à me trouver des modèles. J'aimerais bien, en écoutant les autres, me dire parfois : “Tiens, là, c'est dans cette direction qu'il faut aller, c'est comme ça qu'on écrit une bonne chanson.” En revanche, je peux adorer des chansons complètement anecdotiques, de pure variété, où sur une phrase, sur un mot, je trouve qu'il se passe quelque chose de musical. Je n'ai donc aucune hiérarchie, en rien – l'idée même de hiérarchie ne m'intéresse pas… Je réécoute aussi des trucs un peu vieux – comme Syd Barrett par image-fabio24exemple –, qui étrangement me donnent envie d'écrire en français… Ou encore Death is a Star, une chanson presque murmurée de Joe Strummer que j'ai découverte sur Combat Rock, un album de The Clash que je ne connaissais quasiment pas. Dans son phrasé, on entend tout ce qui est propre à la langue anglaise, à sa culture : pour moi, il est donc hors de question de recréer cela dans le même idiome. Mais je me suis dit que si, en français, on pouvait dégager la même poésie, la même fragilité d'énoncer, il existait peut-être là un pendant possible… Tout ça pour dire que je suis incapable de citer des gens qui chantent en français. Je peux donner quelques grandes chansons, très belles, comme tout le monde, mais… Il est impossible d'écrire comme Gainsbourg, par exemple. Les paroles qu'il a trouvées sont des solutions pour sa propre tessiture, son propre grain de voix. C'est à chacun de trouver les siennes, et c'est ce qui est à la fois simple et compliqué dans l'écriture d'une chanson. Il faut inventer l'eau chaude, en somme, alors même qu'elle a déjà été inventée mille fois ! Il faut installer l'eau courante chez soi, en n'ayant qu'une pioche à sa disposition… Je me pose des problèmes dingues, finalement…

Chez toi, ce choix du français a-t-il aussi été motivé par le désir d'être plus intelligible, tout simplement ?

Il est évident que l'avantage de chanter dans sa langue, dans son pays, que ce soit pour un anglophone, un Italien, un Allemand ou un Français, c'est que les autres te comprennent… Au bout d'un moment, j'en ai eu assez que des gens viennent vers moi en me disant : “Je ne comprends rien à votre disque, mais j'adore”. C'est idiot, hein… Ce phénomène, je l'ai ressenti avec image-fabio25mes livres, aussi. Peut-être qu'après avoir manipulé des dessins ou des peintures, des esthétiques sans mots qui peuvent être très abstraites, le fait d'utiliser le langage dans un bouquin et de dire “Ce chapitre-là s'intitule Sur la route apporte tout à coup une évidence appréciable ! Via la littérature, j'ai en fait appris à parler. Et je me suis aperçu que je pouvais être à peu près intelligible pour certains – ou qu'en tout cas on pouvait comprendre mes mots, à défaut de saisir complètement le fond de ma pensée. Je me suis donc dit que ce serait pas mal d'écrire une chanson où, en préambule, ne se poserait pas la question de la difficulté de la langue. Parce que c'est bien d'être en marge, de sauter du train, de marcher dans les caniveaux et de se balader tout le temps à travers champs : arrive un moment, quand même, où on se sent un peu seul ! Où l'on a envie de se rapprocher, je ne dirais pas d'une ville, mais au moins d'un village !

 

Page suivante

taille du texte

A+ | A | A-

par RR

.(septembre 2015)

Page 1 / 3


Partager
 
article publié dans le n° 49.
Voir cette édition.

A LIRE EGALEMENT

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO