Grand Entretien


“Sauter d'une barque à une autre” (1/2)

Du dessin à la musique, de la musique à la littérature, de la littérature au dessin, et ainsi de suite, FABIO VISCOGLIOSI trace une œuvre dont la polymorphie recouvre un désir d'une profonde cohérence : celui de célébrer, saisir – et peut-être organiser, tant bien que mal – les objets et les sensations qui font la marche d'une vie, la mémoire qui la nourrit, le monde qui l'entoure. Quatre ans après un premier entretien fleuve, nous avons eu envie, à nouveau, de moudre avec lui le grain de cette matière vive et mouvante dont son passionnant travail est fait. La sortie en 2015 de son ouvrage Apologie du Slow, la richesse de sa récente production graphique, la perspective de son retour aux affaires musicales : tout nous y incitait…
Des retrouvailles assorties de l'écoute exclusive d'un nouveau titre en français de sa composition, Rossignol lac.

[→ cet article est le bonus track de “Ce qui me fascine, c'est le métier, l'établi”, entretien paru dans notre n°43.]

 

Dans l'écriture et la construction de tes livres, on sent effectivement que tu n'attaques et ne finalises pas un chapitre en te disant qu'il se connectera à tel autre, dans tel ouvrage, ou à telle chanson, tel dessin ou tableau. Ce réseau souterrain de correspondances n'est pas planifié, prémédité.

Non, même si tu as des constellations de pensées qui font qu'elles se relient les unes aux autres. Ça t'amène simplement à faire surgir l'évidence entre deux points ou deux instants qui pourraient être éloignés dans le temps, ou dans leur réalité propre, et à essayer de tirer, de manière un peu hypothétique, des connexions électriques entre eux. Tu n'y arrives pas toujours, il te faut parfois tirer les ficelles pour les attacher un peu… Mais l'important, c'est image-fabio9que tout ça soit au service de la sensation, avec cette hypothèse que c'est elle qui va créer la pensée. Ce n'est pas la pensée qui motive l'assemblage, mais bien l'observation de l'assemblage, de la forme elle-même, qui va éventuellement faire éclore des pensées, un ressenti intelligible du monde. Et qui, en fait, va te mettre dans un rapport de conscience avec les autres. Parce que ce qu'on cherche, finalement, à travers le partage d'un chapitre, d'un tableau comme d'une musique, c'est cette mise en relation avec quelqu'un. De manière implicite, si nous regardons toi et moi cet objet qui a été fait, nous allons tous deux entrer dans la conscience de cet objet : nous serons donc bien dans une sorte de communion – c'est en tout cas ce que nous pouvons espérer. Mais comme ces rapports sont implicites, il ne faut pas trop les nommer ; sinon, le charme est brisé. D'où la fragilité à mes yeux de la musique, par exemple, qui ne doit pas être trop insistante dans son projet.

De fait, excepté quelques connexions plus évidentes, on serait bien incapable de pointer précisément les corrélations ou les effets d'écho qui peuvent se jouer entre tes différentes créations, que ce soit dans le champ graphique, littéraire ou musical. On pourrait bien sûr s'amuser à traquer tous les points de jonction et les liens plus ou moins secrets qui les unissent. Mais ce qui est intéressant en soi, ce n'est pas de les image-fabio10recenser ni de les millimétrer : c'est de savoir simplement qu'ils existent, et aussi de jouir de la profondeur de champ qu'ils apportent, à travers la succession, l'enchevêtrement ou encore le chevauchement de plans qu'ils finissent par organiser. Je vois d'ailleurs tes dessins comme des plans, au sens à la fois géométrique et cartographique du terme. Pris isolément, ils n'ouvrent à priori pas de perspective : mais le fait de les assembler et de les superposer mentalement, plus ou moins au hasard, crée de fait un effet de perspective. On pourrait dire la même chose de tes textes, des chapitres de tes livres : chacun d'entre eux se présente comme un plan, ou un calque ; et c'est dans les glissements et coulissements entre eux que se dessine une profondeur de champ.

La représentation de la perspective dans le dessin ou la peinture, c'est en fait une pure invention mathématique et formelle, pour suggérer la profondeur de champ – et, au-delà, la profondeur de pensée ou d'âme, la profondeur conceptuelle de celui qui tient le crayon ou le pinceau. Il y a là comme un archétype, voire un cliché, de l'analyse des choses et du monde. De mon côté, image-fabio11 je suis en effet davantage attiré par une représentation plane : dans mes tableaux et dessins, les formes s'organisent comme si on regardait le plan d'un parc, ou d'une ville. Et là, comme tu le décrivais, c'est de la multiplicité de ces “cartes” que la profondeur, in fine, va pouvoir surgir. C'est un autre type de rapport à l'espace. Introduire tout de suite la profondeur, c'est signifier à mes yeux qu'on maîtrise en quelque sorte son point de perspective : on sait – ou on croit savoir – ce qu'est le monde, et ce qu'est sa représentation. Alors qu'en avançant par plans, par organisation de surfaces planes, on déambule, et avec soi son regard, sa pensée, ses sensations : on est dans un rapport de découverte. Je dis ça très humblement, sans volonté ni portée dogmatique : c'est mon vécu, tout simplement.

“ J'ai une représentation quasi plastique de
l'enregistrement musical, matériellement très
proche de mes dessins ou de mes peintures.”



Dirais-tu que, dans la musique, tu procèdes de la même façon ? J'ai l'impression que, dans ce champ-là, tu fais davantage appel à la perspective, à la profondeur de champ. Notamment à travers l'usage, même modéré, des effets, de l'écho, de la réverbération.

Dans Apologie du slow, je parle à un moment de la découverte, ce terme de théâtre – également utilisé pour les décors de cinéma – décrivant une fenêtre à travers laquelle on peut apercevoir un décor, une montagne, un jardin… Ce qui suppose un premier plan et un arrière-plan. C'est quelque chose qu'on retrouve aussi dans le dessin animé : devant, on aura un personnage ; puis, en deuxième plan, des buissons ; et encore derrière, le plus souvent, un décor peint, avec des image-fabio12arbres… Mon esprit ne sachant pas procéder autrement, je pense travailler un peu comme ça avec la musique. Pour moi, c'est comme si elle était composée de calques, en fait, d'éléments en carton ou en bois… Il y aura par exemple une séquence mélodique en avant-plan ; derrière elle, une ligne de basse ; et derrière encore, un troisième plan, avec la grosse caisse de la boîte à rythmes ou du batteur. Comme dans une sorte de 3D, ces différents panneaux, ces différents plans, vont se croiser, coulisser les uns contre les autres, se toucher parfois peut-être… Et si tu exagères un peu la réverbe, c'est comme une manière de dire : “Vous voyez, cet objet-là ? Je l'ai mis à deux mètres.” ou “Vous voyez ce buisson-là ? Je l'ai placé un peu en arrière, il vibre un peu, il est légèrement flouté.” La distance qu'on va ressentir entre le “buisson” et le personnage mélodique au premier plan va créer une sorte de fausse profondeur de champ. Mais ce qui sera le plus intéressant, surtout, c'est la manière dont ces deux réalités vont se croiser… J'ai une représentation quasi plastique de l'enregistrement musical, matériellement très proche de mes dessins ou de mes peintures. C'est peut-être un handicap : il y a sûrement des gens qui vivent en perspective, dans une grande et permanente profondeur de champ, des gens pour lesquels la matière est toujours en mouvement, et volatile… Ce n'est pas mon cas : moi, je découpe des cartons…

Sais-tu qui tu aurais été si tu avais vécu avant l'invention de la perspective en dessin ?

J'aurais probablement bien aimé peindre, avec les mêmes handicaps visuels… C'est en cela que j'estime que l'invention de la perspective a, jusqu'à aujourd'hui, condamné toute notre idée de image-fabio13représentation. Elle a tout verrouillé, tout dirigé dans le sens de cette simulation. En même temps, je lui reconnais quelque chose de fascinant. Parce que, quand elle s'invente, avec Albrecht Dürer et compagnie, on est vraiment dans l'idée du portillon, et de la fenêtre, d'un premier puis d'un deuxième objet, à travers lesquels on porte le regard… Avec la conscience qu'on se trouve en fait dans une simulation de l'espace… J'aurais bien aimé être un participant à cette aventure-là, ou au moins être un simple témoin de ces artistes qui ont manipulé ces plans de manière géométrique, pour essayer de se dire : “Mais alors, qu'est-ce que ça veut dire si on installe tout ça dans une perspective ?” Et en même temps, je suis fasciné par la tapisserie de Bayeux, qui est un rouleau sans perspective, un travelling dans lequel les éléments, comme ça, apparaissent successivement…

 

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par RR

.(septembre 2015)

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article publié dans le n° 49.
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