Grand Entretien


“Sauter d'une barque à une autre” (1/2)

Du dessin à la musique, de la musique à la littérature, de la littérature au dessin, et ainsi de suite, FABIO VISCOGLIOSI trace une œuvre dont la polymorphie recouvre un désir d'une profonde cohérence : celui de célébrer, saisir – et peut-être organiser, tant bien que mal – les objets et les sensations qui font la marche d'une vie, la mémoire qui la nourrit, le monde qui l'entoure. Quatre ans après un premier entretien fleuve, nous avons eu envie, à nouveau, de moudre avec lui le grain de cette matière vive et mouvante dont son passionnant travail est fait. La sortie en 2015 de son ouvrage Apologie du Slow, la richesse de sa récente production graphique, la perspective de son retour aux affaires musicales : tout nous y incitait…
Des retrouvailles assorties de l'écoute exclusive d'un nouveau titre en français de sa composition, Rossignol lac.

[→ cet article est le bonus track de “Ce qui me fascine, c'est le métier, l'établi”, entretien paru dans notre n°43.]

 

Dans une émission radiophonique de 1957 consacrée à Jean Follain [en écoute ici sur le site de l'INA], on peut entendre une citation de Jean Cassou, affirmant que le poète est “un expert en attention”. Dans tout ce que tu écris, dessines, enregistres, je perçois cette dimension poétique liée à ce désir – j'allais dire à ce “soin” – d'être attentif au monde.

De Jean Follain, j'ai acheté un jour un gros livre, Agendas 1926-1971, aux Editions Claire Paulhan. Il écrivait quotidiennement dans ses agendas une forme de journal, qui ne raconte pas nécessairement tout ce qui lui arrive, mais qui décrit également tout ce qu'il observe – ce sera par exemple, à la terrasse d'un bistrot en 1932, un mec assis à la table d'à côté. Là aussi, il y a un effet de ralentissement qui découle de l'observation de telle scène, tel moment. Ce qui image-fabio4devient très beau, très poétique, ce qui donne à la réalité une densité d'autant plus forte, c'est ce temps de ralentissement de l'écriture pour observer et transcrire un instant. Et la façon dont il peut transformer ce qui serait le banal ou l'anecdotique en quelque chose de sublime, qui tout simplement prend une valeur – qui a énormément de goût, en fait. Voilà ce que donne ce travail que tu as souligné et repéré, et que je pourrais faire. Tous les artistes que j'aime sont dans cette fréquentation-là du monde. Ce n'est pas forcément un rapport intellectuel ou cérébral à la réalité, mais au contraire quelque chose de très sensible. Parce que c'est cela qu'on cherche, en fait : une émotion. Il ne s'agit pas de conceptualiser l'idée qu'il serait plus intéressant d'observer les détails, une feuille qui vole sur un trottoir. Il se trouve simplement qu'en faisant cela, on accède à une super qualité de… eh bien, de la vie, pour employer des mots un peu chocs ! Follain a écrit des choses assez belles là-dessus, comme les nombreux poètes et écrivains qui ont travaillé sur l'observation des instants.

Cette densité d'émotion à laquelle mène l'observation peut, en certains endroits, confiner à une forme de vertige, ou de saisissement – tu écris toi-même par exemple que les objets te fascinent et t'effraient à la fois. Cela ramène encore à Follain : il raconte qu'enfant, il vivait dans une grande maison, dans laquelle, collectionnant notamment les catalogues de comestibles, il aimait jouer à l'épicerie, s'imaginait dans image-fabio5un gigantesque commerce de détail. Par extension, il comparait aussi le monde à une immense quincaillerie.

Ah, c'est très beau, ça… Gosse, j'adorais aller avec mon père chez les fournisseurs d'outillage, les magasins de matériel. De la même manière, j'étais fasciné par les quincailleries et les boutiques qui vendaient les crayons, les pinceaux… Ce n'était pas par romantisme, par attirance pour des outils susceptibles de créer de l'art, mais par réelle fascination pour les objets. Là où ces derniers peuvent devenir pesants, voire “effrayants", c'est quand tu les possèdes et que tu finis par te les traîner : il y a une hypermatérialité des choses qui vient t'étouffer. Ce qu'il y a de fascinant dans la quincaillerie, c'est que tu déambules dans des rayonnages de vis qui ne t'appartiennent pas, et que tu n'achèteras probablement pas. Mais le seul fait de pouvoir saisir sur un mur une vis de 5 ou de 6 provoque un fantasme : c'est comme si tu avais accès à une sorte de catalogue du monde, au milieu duquel tu peux te déplacer… A Montréal ou à New York, il m'est arrivé comme ça de me rendre dans des super-quincailleries – la tradition du bricoleur étant encore très ancrée là-bas – où tu peux trouver des kilomètres de cordes, des petits moteurs électriques, des courroies, des élastiques… Tout le matériel du fabricant poétique, si l'on peut dire.

Dans une ville comme New York, qui à bien des égards peut symboliser la vitesse, le speed, ces endroits que tu décris semblent ouvrir des enclaves hors du temps, ou bien des poches de résistance ou de résurgence d'un passé qui n'aurait pas succombé à la tyrannie du présent. L'objet y gagne dans l'espace et dans la durée un autre droit de image-fabio6cité, loin de la logique des boutiques où tel smartphone dernier cri va remplacer et effacer sans pitié le smartphone dernier cri de la veille…

Effectivement, l'émotion n'est pas du tout la même si tu te rends dans un magasin de téléphonie ou devant un mur de Mac chez Apple : des endroits où, en fin de compte, tu t'aperçois vite qu'il n'y a pas tant de modèles que ça, qu'ils se ressemblent tous plus ou moins et que, de toute façon, tu les as déjà tous vus sur internet… Tout n'y est qu'apparence, tu n'as que des coques qui brillent, une sorte de devanture hyper clinquante. A l'inverse, dans la quincaillerie, tu as l'impression d'avoir l'objet – et le monde – en pièces détachées. Cette sorte d'inventaire a beaucoup été poétisé et évoqué… Mais encore une fois, ce n'est pas un rapport intellectuel : c'est une expérience sensible de déambulation, éprouvée concrètement. Et au bout du compte, tu peux considérer que ce que tu produis en tant qu'artiste relève du même ordre : tu peux avoir à disposition autour de toi, chez toi, un certain nombre de rayonnages, de formes, de choses, de mots, de séquences, d'histoires, de image-fabio7musiques… Au quotidien, tu vas composer des assemblages de tout cela, des petits tableaux. C'est dans cette composition, qui le lendemain va pouvoir varier, être décomposée et recomposée, que la poésie va s'installer, dans ces variations multiples et successives. Pour moi, les morceaux de musique, c'est ça, y compris en tant qu'auditeur : une succession de tableaux avec des propositions d'assemblage. C'est ce que j'aime chez Monk, par exemple, où tu vois presque devant toi cet assemblage se faire, et se défaire, et se refaire encore le lendemain. Au gré des versions, des différentes prises d'un même morceau, tu vois bien que les notes sont ses boulons, que les formes sont des petites plaques qu'il agence. Il y a là une poésie vraiment frappante, marquante, qu'on retrouve à l'œuvre chez tous les artistes qui, comme Robert Wyatt, ont cette sorte d'élégance de te montrer comment les choses se joignent et se disjoignent.

“J'ai le sentiment de tenter de recomposer sans cesse mon assemblage, et de ne jamais y arriver vraiment. La déception qui peut en découler anime l'envie de refaire un tableau.”



Ce que tu viens de décrire là rejoint une impression qu'on peut éprouver à la lecture d'Apologie du slow. Ses premiers chapitres éveillent le besoin et le désir de relire Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit et Mont Blanc : comme si, à travers ce nouvel ouvrage, se réécrivaient aussi ceux qui l'avaient précédé, se recomposait leur chimie interne, se réassemblaient leurs mots et leur contenu. Une qualité qu'on retrouve aussi dans tes dessins et tes chansons.

Oui, parce que tous ces travaux contiennent des formes récurrentes, qui réapparaissent, varient légèrement, se réorganisent nouvellement. Dans Apologie du slow, par exemple, chaque chapitre image-fabio8serait une proposition d'assemblage, dont on peut retrouver des propositions, soit similaires, soit variantes, dans les livres précédents. A chaque fois, j'ai le sentiment de tenter de recomposer sans cesse mon assemblage, et de ne jamais y arriver vraiment… La déception qui peut en découler anime l'envie de refaire un nouveau tableau, de reprendre les boulons, de changer légèrement la forme, pour se dire un jour “Ah ! là, ça va mieux en enlevant telle forme…” et le lendemain “Ah ! non, le résultat d'hier était mieux, je reviens en arrière…” ! C'est comme ça que je bosse – ou plutôt que je vis, même si ça peut prendre l'aspect d'un travail. Ce n'est pas une mise en abyme spéculative, dans laquelle mon cerveau aurait tout à coup une hypermaîtrise de l'objet : simplement une tentative de composition de la matière avec mes pauvres bras.

 

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par RR

.(septembre 2015)

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article publié dans le n° 49.
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