Grand Entretien


“Sauter d'une barque à une autre” (1/2)

Du dessin à la musique, de la musique à la littérature, de la littérature au dessin, et ainsi de suite, FABIO VISCOGLIOSI trace une œuvre dont la polymorphie recouvre un désir d'une profonde cohérence : celui de célébrer, saisir – et peut-être organiser, tant bien que mal – les objets et les sensations qui font la marche d'une vie, la mémoire qui la nourrit, le monde qui l'entoure. Quatre ans après un premier entretien fleuve, nous avons eu envie, à nouveau, de moudre avec lui le grain de cette matière vive et mouvante dont son passionnant travail est fait. La sortie en 2015 de son ouvrage Apologie du Slow, la richesse de sa récente production graphique, la perspective de son retour aux affaires musicales : tout nous y incitait…
Des retrouvailles assorties de l'écoute exclusive d'un nouveau titre en français de sa composition, Rossignol lac.

[→ cet article est le bonus track de “Ce qui me fascine, c'est le métier, l'établi”, entretien paru dans notre n°43.]

 

[Le portrait en une de cet article est signé Renaud Monfourny, dont on peut retrouver le blog ici.]

. Pour écouter Rossignol lac, titre inédit de Fabio Viscogliosi, cliquer ici.

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On ne prétendra pas que les récits de ton livre Apologie du slow composent à proprement parler un éloge ou une étude du slow – comme forme dansée et musicale – et, plus généralement, de la lenteur. Mais on devine en filigrane que l'un comme l'autre en disent beaucoup sur la nature de ton rapport au monde.

Fabio Viscogliosi – Le slow, en tant que musique, a longtemps eu une image très négative, une image dont on pouvait en tout cas se moquer. Je me rappelle qu'ado, il y avait comme ça un vieil arrière-fond, qui semblait traîner depuis toujours : il fallait que la musique soit rapide. Les slows, c'était pour les filles, ce n'était pas comme lorsque on écoutait un vrai disque de rock'n'roll, que ça speedait… Quand on commençait un groupe, d'ailleurs, tout le monde voulait jouer à toute blinde ; comme si c'était dans cette vitesse que chacun allait gagner ses galons. Aujourd'hui, c'est quelque chose qu'on retrouve souvent dans les commentaires sur les films : la rapidité est présentée comme  une vertu, parce qu'avec elle au moins, on ne s'ennuie pas, ça change tout le temps… En musique aussi, il reste cette idée image-fabio1récurrente selon laquelle, dans la lenteur, les musiciens risqueraient de s'emmerder : si je ne joue que trois notes de basse en deux minutes, je vais forcément me morfondre, parce qu'il y aura des blancs, des soupirs… C'est drôle, cette valorisation de la vitesse : au-delà de la musique, de manière plus globale, s'impose cette croyance que c'est dans l'accélération de tout qu'on se garantirait une espèce de maîtrise, de conscience. Or le ralentissement, et donc aussi le slow, avec son côté ringard, dégage une sorte de terrain où l'on accepte sa mise à nu, sa faiblesse – ou ce qui peut être nommé comme tel. Et c'est là, je trouve, que peut résider en fait la vraie beauté. Dans Apologie du Slow, je raconte que j'aimais beaucoup ralentir les disques, passer les 45t en 33t, être atteint par la matière qui se dégageait de ça… C'est comme une manière de ralentir le monde lui-même, en vérité. Et c'est là qu'il gagne en poésie, finalement… Ce qui se travaille là, c'est l'idée d'une certaine forme de candeur – c'est en tout cas ainsi qu'on peut la repérer, alors qu'il s'agit, je pense, d'une vraie conscience du temps.

Pour le coup, c'est effectivement dans le ralentissement qu'on pourrait poursuivre cet idéal de maîtrise. S'autoriser à suspendre un peu les choses, c'est se donner peut-être la chance de mieux les comprendre, les saisir…

Oui, on le ressent en marchant simplement dans la rue : ce n'est pas en accélérant le pas, mais en le ralentissant – ce qui, d'ailleurs, ne signifie pas l'arrêter pour autant – qu'on peut saisir une sorte d'épiphanie du temps et de l'espace, qui viennent se conjuguer dans cet instant. On peut aussi l'éprouver en jouant de la musique très lente : on va rentrer dans cette perception-là, image-fabio2qui est différente. Le slow, c'est ça. D'autant que ces notions de vitesse et de lenteur sont énormément liées à la fréquence du cœur, ramenées à la perception humaine que nous nous en faisons. Notre conception de la normalité en la matière, c'est qu'un concert, par exemple, sera supposé être un événement qui s'accélère, où le rythme cardiaque va monter en puissance, comme dans le sport, jusqu'à atteindre une sorte d'état second, de jouissance de l'instant. Or ce point-là, on peut très bien l'atteindre aussi en ralentissant les choses. C'est même nécessaire si l'on veut écarter un peu les espaces pour voir ce qui se trouve au milieu – pour discerner non seulement les notes, mais ce qui les relie, ce qui est entre. C'est comme en peinture : ce qui, à mon sens, est beau plastiquement, c'est ce qui se trouve entre deux formes, c'est l'espace entre deux objets. Ça, tu es non seulement obligé de le vouloir, mais aussi de l'assumer. Parce que le regard social sur tout ce qui est lent est encore une fois plutôt péjoratif, condescendant.

“Ce qui est beau, poétique, ce qui donne à la réalité une densité d'autant plus forte, c'est le temps de ralentissement
de l'écriture pour observer et transcrire un instant.”



C'est aussi dans les prémices du cinéma que cette idée du slow a pu t'intéresser…

En la manipulant de manière candide, je parle en effet de la chronophotographie, par exemple, où l'on s'aperçoit qu'en additionnant une suite de photos, on recrée le mouvement naturel. Or, en regardant ces plages, on voit bien qu'il image-fabio3y a une beauté dans la succession des instants, dans le ralentissement du regard sur ces bandes. Il n'est certainement pas innocent que cette invention soit apparue dans la seconde moitié du XIXe siècle, à un moment où tout allait précisément se jouer dans l'accélération – le cinéma, la diffusion… –, et où, dans le même temps, on pouvait en fait contaster que les choses étaient aussi lentes dans leur accélération. Il y a comme ça une sorte de mouvement pendulaire… Bon, mon discours est un peu tiré par les cheveux, mais il y a quelque chose de ce goût-là !

C'est là toute la beauté vivante de la décomposition du mouvement – même si le mot “décomposition”, en l'occurrence, transcrit assez mal l'idée de la vie à l'œuvre…

Ce n'est pas un mot hyper sexy, non ! A ce propos encore, je me rappelle aussi que, de manière très stupide et adolescente, on adorait passer les films super 8 en les ralentissant. Tout le monde s'est amusé à ça un jour, notamment parce qu'il y a un effet comique à voir par exemple sa famille bouger à deux à l'heure… Ce qui m'avait sidéré dans les premiers magnétoscopes, c'était cette fonction “ralenti” : je pouvais regarder un film et, de temps à autre, pour le plaisir, en ralentir certaines séquences. J'adorais voir Cary Grant arriver au milieu de la route en marchant hyper lentement… C'est comme si tu rentrais dans le temps réel de tout cela… Du reste, plein d'artistes ont travaillé sur cette notion de ralentissement, qui a, je trouve, une dimension fascinante.

 

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par RR

.(septembre 2015)

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article publié dans le n° 49.
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